pollanno

mercredi, décembre 21, 2005

Conte d'hiver

Encore un petit livre qui nous entraîne dans des contrées enneigées, mais dans un contexte beaucoup plus paisible que la saga de Gisli. Je n'avais jamais rien lu de Matthieu Ricard, moine et ambassadeur du bouddhisme tibétain en France. Son dernier ouvrage, La Citadelle des Neiges, n'est pas un essai mais, comme l'annonce la page de garde un "conte spirituel".
L'histoire est donc le parcours spirituel d'un jeune garçon bouthanais, Détchèn, ("Félicité de Diamant") qui quitte son hameau pour rejoindre la communauté d'ermites de la Citadelle des Neiges, un lieu mythique, splendide, isolé au milieu des plus hautes cimes. Sa rencontre avec le maître Tokdèn Rinpoché va le mener sur le chemin de l'Eveil.
L'écriture emprunte à la précision du documentaire (la vie quotidienne des montagnards) et à la simplicité du conte, elle se met à l'image de ce pays où le concret et la nature prennent la couleur du merveilleux, pour peu que l'esprit soit attentif à toutes les manifestations du vivant. La magnifique panthère des neiges apparue un matin au bord d'un lac est-elle réelle, ou une déité de la montagne ?
Ce conte peut être lu comme une introduction au bouddhisme, dont tous les grands principes et pratiques sont passés en revue: l'impermanence, le non-attachement, la compassion, le samsara, la méditation, la retraite spirituelle, l'Eveil.... La voix du maître Tokdèn Rinpoché s'adresse bien sûr autant au lecteur ignorant tout du bouddhisme qu'au jeune Détchèn, pour enseigner ce qui est plus une façon de vivre au mieux sa vie, qu'un dogme ésotérique.
Souviens toi des paroles du Bouddha: "Je t'ai montré le chemin de la délivrance. C'est à toi de le parcourir."
Une sorte de petit guide d'initiation donc, qui ne verse pas pour autant dans le prosélytisme ou dans le coaching lourdingue des si anglo-saxons self-help books .
Ceux qui s'intéressent déjà au bouddhisme et aux cultures himalayennes se retrouveront en terrain connu et n'apprendront probablement pas grand chose de nouveau. Mais ce qui est touchant et donne vie à l'histoire fictive de Détchèn, c'est de percevoir en filigrane le témoignage bien réel de l'auteur, surtout quand il évoque l'amour et la reconnaissance éprouvés par le jeune garçon envers son maître spirituel. A l'inverse de chez Miura Kiyohiro, les doutes accompagnant ce type de cheminement ne sont par contre pas abordés, Matthieu Ricard choisissant de mettre en relief la curiosité et l'émerveillement de celui qui découvre.
On peut regretter que la fin survienne un peu brutalement, laissant un Détchèn devenu jeune homme en pleine route, au propre comme au figuré, alors que l'auteur fait allusion à son exceptionnelle destinée adulte.
Plusieurs détails de ce conte bouthanais m'ont en tout cas fait penser à la célèbre nouvelle allégorique de Izumi Kyôka, Le Saint-Homme du Mont-Koya (dont la non-disponibilité en français est incompréhensible soit dit en passant...). Pour rejoindre la Citadelle, Détchèn et son guide franchissent une étouffante forêt infestée de sangsues. Le moine de Kyôka connaît exactement la même épreuve lors de sa traversée des monts Hida. A moins que Matthieu Ricard ait fait ici un clin d'oeil à l'auteur japonais, la forêt aux sangsues semble être un élément de la mythologie bouddhique, symbole transparent des pensées néfastes ralentissant l'âme dans sa progression vers l'Eveil. C'est drôle que cette image corresponde tout de même à une réalité, la jungle himalayenne...


La Citadelle des Neiges, Matthieu Ricard, NiL Editions, 2005, 139 p.