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dimanche, juillet 31, 2005

Je veux devenir moine zen! (non, pas moi...)

Voici un court roman, récompensé par le prix Akutagawa - le Goncourt japonais - en 1988, dont le titre français est assez trompeur...
Je veux devenir moine zen! raconte l'étonnante histoire de Kimura Ryôta, un enfant de 9 ans décidant subitement, à la stupéfaction de sa famille, d'entrer dans les ordres. Mais ne vous attendez pas à un récit sur la façon dont un enfant si jeune, puis un adolescent instable, amateur de jeux vidéos et de rock, peut vivre l'éveil à la spiritualité et s'accoutumer à la vie monastique.
Car, comme l'indique davantage le titre japonais 長男の出家, Chônan no shukke ou "(Comment) mon fils aîné a quitté la maison pour se faire moine", le narrateur est en fait le père de Ryôta, et le vrai sujet du roman, les réactions de ses parents à sa décision et son départ. L'auteur, Miura Kiyohiro, a t'il réellement vécu cette situation, puisque le roman est présenté par l'éditeur comme largement autobiographique?

Bien que les motivations de Ryôta restent une énigme, Kimura père accueille d'abord son choix avec satisfaction. Resté sur le souvenir amer d'un séjour de 10 ans aux USA, synonyme de solitude et d'acculturation, il vit depuis son retour sa pratique du zen comme une quête identitaire, une redécouverte de ses racines japonaises. Et bien qu'il déclare "tomber des nues" en apprenant que Ryôta veut devenir moine, il a quand même pris l'habitude de l'emmener à des séances de zazen depuis son plus jeune âge! Transfert, vous avez dit?
Cependant pour "devenir moine zen", l'adolescent doit non seulement quitter sa famille pour vivre au temple voisin, mais également rompre tout lien avec elle, en commençant par changer de nom, pour recevoir celui de l'abbesse du temple qui l'accueille. Cette nonne à la forte personnalité veillera également avec vigilance à ce que les contacts avec ses parents soient réduits au minimum.
Lors de la cérémonie de la tonsure, qui voit Ryôta quitter le monde laïque , ses parents réalisent à quel point cette situation, en plus de la douleur de la séparation , va bouleverser leurs vies :


Le passage du collégien en uniforme et cheveux longs au garçon en vêtement blanc et crâne rasé est théâtral, comme au kabuki les changements de décor instantané. J'ai remarqué que ma femme avait les yeux rouges. Il m'est impossible de nier qu'en voyant mon fils ainsi vêtu de blanc, j'ai eu l'impression qu'il appartenait désormais à un autre monde, hors de notre portée. Cependant, la métamorphose était trop brutale, il me semblait que j'avais plongé dans l'irréel. Les liens entre nous étaient-ils véritablement rompus? Etaient-ils de si peu de poids? Suffisait-il de dire "Père, merci pour tout", "Mère, merci pour tout" pour que le passé soit effacé d'un trait? C'était quoi alors au juste les parents et les enfants ? Mais oui enfin, c'était quoi? Les liens qui unissent les parents et les enfants n'étaient-ils qu'une illusion? S'agissait-il d'une idée toute faite, forgée par l'habitude? Les gens se contentaient-ils donc de tenir le rôle qui de parents, qui d'enfants?

Kimura entame alors un questionnement sur sa paternité et sa pratique religieuse mêlées qui fait vaciller toutes ses certitudes : Parents et enfants peuvent-ils être "la même chose" alors que le zen enseigne la différence? Le sacerdoce n'est-il pas la preuve qu'un individu ne peut se réaliser pleinement qu'après avoir totalement coupé les ponts avec sa famille ? Les parents peuvent-ils donc être un obstacle à l'épanouissement d'un enfant? A quel point doivent-ils guider les choix de leurs enfants et influer sur leur vie ? La vocation de Ryôta est-elle vraiment spontanée ? Ne lui a t'elle pas été dictée par une abbesse agissant dans l'intérêt financier du temple ? Et lui-même, n'a t'il pas fait fausse route depuis le départ dans sa façon d'appréhender le zen? Quelle est la limite entre religion et endoctrinement?
Autant de koân, les maximes déstabilisantes et opaques (ex:Pouvez- vous vous souvenir quand vous n'étiez pas?) que soumet un maître zen à son disciple, pour l'amener à l'éveil par une réflexion s'écartant de la logique...
On peut lire ce roman comme la chronique d' un cheminement spirituel assez chaotique, faisant écho à celui vécu par Ryôta, en apparence plus serein. En ce qui me concerne, j'ai surtout vu dans ce récit une réflexion intéressante, souvent dérangeante, sur la nature du lien parent-enfant. Même si j'ai cherché en vain "l'allégresse et l'humour dévastateurs" annoncés par la 4e de couv ? Le ton oscille plutôt entre espoir et inquiétude, jusqu'à la dernière ligne, que j'ai trouvée particulièrement troublante, remettant en question toute sérénité péniblement acquise. A vous de vous faire une idée...

Je veux devenir moine zen! (Chônan no shukke), 1988. Miura Kiyohiro. Picquier Poche, 143 p.

PS: Ce roman semble être l'unique ouvrage de Miura Kiyohiro traduit en français. En voici d'autres en japonais sur Amazon.co.jp (via le traducteur Popjisyo).

prochaines critiques...: Jamais avant le coucher du soleil, Johanna Sinisalo /
O-Yoné et Ko-Haru, Wenceslau de Moraes.

mardi, juillet 12, 2005

影の文学, la littérature des ombres

J’ai continué ma découverte de l’œuvre d’Izumi Kyôka (1873-1939) avec le recueil de nouvelles In Light of Shadows. A nouveau, le traducteur Charles Shirô Inoue rattache à la tradition gothique internationale celui qui fut pourtant décrit par Tanizaki comme "le plus japonais des écrivains".
Par leur esthétique sombre, raffinée et élégiaque, les épreuves endurées par les personnages féminins, ses nouvelles fantastiques peuvent en effet évoquer l’univers bizarre et fin de siècle de E.A Poe et Villiers de l’Isle Adam.
Le gothique selon Kyôka est cependant original, subtil et dérangeant. Pas de grandiloquence romantique ici (ou d'effets grand-guignol), mais des références littéraires, culturelles "purement japonaises" (pour reprendre à nouveau les termes de Tanizaki), qui à la fois nous charment et nous déconcertent.


Charles Shirô Inoue démontre en préface l'omniprésence de l'ombre dans son oeuvre, qu'il qualifie donc de « kage no bungaku» (littérature des ombres).
Une ombre qui a en japonais plusieurs sens . Kage, c'est l'absence de lumière, mais c'est aussi l'imitation, le double (comme le Kagemusha de Kurosawa, la « doublure » du guerrier) . Elle peut même être synonyme de clarté (tsuki kage= clarté de la lune). Chez Kyôka, ce sera aussi la trace, et le fantôme bien sûr. Son nom de plume, "Kyôka", 鏡花, évoque d’ailleurs le reflet d’une fleur dans un miroir. L’ombre n'est en rien inférieure à l'objet qu'elle "double", elle peut même le surpasser en beauté car son inaccessibilité et son immatérialité inspirent un désir nostalgique source de plaisir. Une valeur esthétique qui est le sujet de l' Eloge de l'Ombre de Tanizaki.


Izumi Kyôka est paraît-il difficile à lire dans le texte. Charles Shirô Inoue traduit en tout cas dans une langue accessible (pour les anglophones du moins) cette écriture à la grande force évocatrice, qui nous promène dans des paysages japonais emblématiques, toujours sublimés par les ombres de la nuit ou du jour:
Des ruelles obscures où se balancent les lanternes, de très anciennes auberges, un temple surplombant la ville, un cimetière sous les arbres, l'atelier éclaboussé de couleurs d'un fabricant de lanternes, des échoppes de ramen, un étang au milieu d'un jardin enneigé, des bains noyés de vapeur...
Et ce portrait du "Japon éternel" sonne profondément authentique, à la différence d'un Mishima, dont les mêmes évocations m'ont toujours semblé assez artificielles.
Pas de grandes envolées romantiques pour décrire la nature ici. Mais une peinture à petites touches n'oubliant pas le détail prosaique qui va rehausser la beauté poétique de l'ensemble:


I had made a point of coming to the graveyard at night, so that nobody would see me. I asked your mother what she was doing there.
"I was enjoying the coolness of the temple grounds, away from the cares of the world," she said. There in the tinted blue shadows of hydrangea bushes, with a watermelon cooling in the stream by the rear veranda and the priest enjoying the chilled vinegar noodles with spicy mustard that he had hidden away from his young acolytes, we were shedding cold tears, cooling ourselves in the darkness as we watched a number of spirits, half-hidden among the trees, being guided back to this world by over three hundred flickering lanterns. Among them was Hatsuji's ghost.

The Heartvine



Dans A Quiet Obsession, la servante d'auberge et le colporteur conversant paisiblement autour d'un kotatsu semblent sortis d'une estampe :"It was like a scene from the floating world, taken from the most remote spot on earth and placed in the inn.

Même si les nouvelles se déroulent au début du 20e siècle, le décor reste donc celui du Japon traditionnel, décrit par Jippensha Ikkû dans le célèbre roman d'aventure A pied sur le Tôkaidô, livre de chevet des personnages de Uta andon et A Quiet Obsession, qui partent en pélerinage sur les traces de ses héros. Et bien qu'ils se déplacent en train, les villes qu'ils traversent semblent inchangées.
Le voyageur de A Quiet Obsession s'extasie devant l'auberge anachronique qu'il a dénichée. Sa chambre est tout de même éclairée à l'électricité, mais l'ampoule finit par faiblir et s'éteindre devant une étrange lanterne ornée d'un hypnotique kamon.
La lanterne, autant ombre que lumière, symbolise la frontière entre le royaume des vivants et celui des morts et guide les esprits vers la terre lors du festival bouddhique du O-Bon. Dans ce conte, elle va accompagner chaque apparition d'une autre ombre, le beau fantôme féminin qui hante les bains de l'établissement .
Chez Kyôka le fantastique naît de la confrontation du passé et du présent. Le spectre n'a pas tant une valeur horrifique que métaphorique. Il est le Japon ancien, faisant irruption dans le présent, de façon obstinée et mélancolique, pour battre en brèche la modernité l'espace d'une nuit, en prenant la forme d'une beauté traditionnelle à la peau blanche et aux sourcils rasés.

J'ai été par ailleurs frappée par la complexité de la construction de ces nouvelles, que j'avais déjà remarquée dans le recueil précédent. Les intrigues, à nouveau, se dédoublent comme autant de kage.
Uta andon (A song by lantern light) peut-être sa nouvelle la plus connue, juxtapose ainsi deux strates narratives . Dans l'une nous suivons deux voyageurs descendus dans une auberge d'une ville côtière, et dans l'autre, un musicien itinérant faisant halte dans une échoppe de râmen de la même ville. Ces deux intrigues courent en parallèle, et finissent par se fondre. Mais avant cela, elles se sont entrelacées. Le musicien figure ainsi dans l'histoire d'une geisha venue divertir les voyageurs, et inversement, les deux voyageurs sont présents dans le récit fait par le musicien à la patronne du restaurant.

Ou bien les différentes intrigues s'emboîtent les unes dans les autres, à la manière des poupées russes. Le narrateur de A quiet Obsession ( Mayu kakushi no rei, le fantôme aux sourcils rasé) rapporte l'histoire vécue par un de ses amis, et qui elle même inclut un autre récit.
The Heartvine (Rukôshinso), la dernière nouvelle écrite par Kyôka et la plus belle du recueil, voit un vieillard et sa jeune cousine, se rendant au cimetière du temple, évoquer le souvenir de la femme qui s'est suicidée la nuit où lui-même, alors jeune homme, envisageait de mettre fin à ses jours. Ce conte repose également sur la confusion entre les différents personnages féminins, vivants ou morts, qui entretiennent tous une certaine ressemblance.

Cette complexité narrative est renforcée par de constantes références littéraires. On a vu plus haut que les voyageurs de Uta andon et A Quiet Obsession s'indentifient aux deux joyeux aventuriers de A pied sur le Tôkaidô. Par plaisanterie, ils prennent leur nom et cherchent à revivre les mêmes situations qu'eux. Et comme chaque personnage finit par figurer dans le récit de quelqu'un d'autre, il devient donc l'égal des héros dont il lit ou chante les aventures, leur écho et leur double. La geisha de Uta andon interprète ainsi une célèbre pièce de nô ressemblant étrangement à sa propre vie.

Les situations sont donc souvent improbables, romanesques et d'un érotisme cruel qu'on peut qualifier de "gothique":
La bouche ensanglantée d'une geisha venant de dévorer un oiseau à moitié cru, lors d'un repas de chasse improvisé en pleine forêt. Les prostituées jetées à la mer en pleine nuit par les employés d'un bordel, contraintes de crier comme des sirènes pour attirer d'éventuels marins.
La tache de naissance bleuâtre sur la peau d'une jeune femme, ressemblant à "l'ombre d'un sourcil rasé"...

Par cette distortion du réalisme, l'emploi d'une langue classique et de kanji rares, Kyôka s'inscrit contre le naturalisme à l'occidentale et le mouvement littéraire en vogue au Japon à la fin du 19e siècle, le Genbun-ichi, qui visait à apporter la littérature au plus grand nombre en reproduisant à l'écrit le langage parlé.
Et ce qu'il semble illustrer avec ses personnages happés par la fiction, finissant par vivre dans des paysages picturaux des aventures légendaires, c'est justement l'impossibilité fondamentale pour l'écriture d'être un miroir du réel. Une approche de la création littéraire étonnament actuelle pour un écrivain tenant la modernité à l'écart de ses récits, et un paradoxe faisant d'Izumi Kyôka un des auteurs japonais les plus intriguants que j'ai lus.

In Light of Shadows, Izumi Kyôka. University of Hawai'i Press. 2005. 180 p.


Prochaines critiques...: Je veux devenir moine zen!, Miura Kiyohiro / Jamais avant le coucher du soleil, Johanna Sinisalo.