mercredi, décembre 21, 2005

Conte d'hiver

Encore un petit livre qui nous entraîne dans des contrées enneigées, mais dans un contexte beaucoup plus paisible que la saga de Gisli. Je n'avais jamais rien lu de Matthieu Ricard, moine et ambassadeur du bouddhisme tibétain en France. Son dernier ouvrage, La Citadelle des Neiges, n'est pas un essai mais, comme l'annonce la page de garde un "conte spirituel".
L'histoire est donc le parcours spirituel d'un jeune garçon bouthanais, Détchèn, ("Félicité de Diamant") qui quitte son hameau pour rejoindre la communauté d'ermites de la Citadelle des Neiges, un lieu mythique, splendide, isolé au milieu des plus hautes cimes. Sa rencontre avec le maître Tokdèn Rinpoché va le mener sur le chemin de l'Eveil.
L'écriture emprunte à la précision du documentaire (la vie quotidienne des montagnards) et à la simplicité du conte, elle se met à l'image de ce pays où le concret et la nature prennent la couleur du merveilleux, pour peu que l'esprit soit attentif à toutes les manifestations du vivant. La magnifique panthère des neiges apparue un matin au bord d'un lac est-elle réelle, ou une déité de la montagne ?
Ce conte peut être lu comme une introduction au bouddhisme, dont tous les grands principes et pratiques sont passés en revue: l'impermanence, le non-attachement, la compassion, le samsara, la méditation, la retraite spirituelle, l'Eveil.... La voix du maître Tokdèn Rinpoché s'adresse bien sûr autant au lecteur ignorant tout du bouddhisme qu'au jeune Détchèn, pour enseigner ce qui est plus une façon de vivre au mieux sa vie, qu'un dogme ésotérique.
Souviens toi des paroles du Bouddha: "Je t'ai montré le chemin de la délivrance. C'est à toi de le parcourir."
Une sorte de petit guide d'initiation donc, qui ne verse pas pour autant dans le prosélytisme ou dans le coaching lourdingue des si anglo-saxons self-help books .
Ceux qui s'intéressent déjà au bouddhisme et aux cultures himalayennes se retrouveront en terrain connu et n'apprendront probablement pas grand chose de nouveau. Mais ce qui est touchant et donne vie à l'histoire fictive de Détchèn, c'est de percevoir en filigrane le témoignage bien réel de l'auteur, surtout quand il évoque l'amour et la reconnaissance éprouvés par le jeune garçon envers son maître spirituel. A l'inverse de chez Miura Kiyohiro, les doutes accompagnant ce type de cheminement ne sont par contre pas abordés, Matthieu Ricard choisissant de mettre en relief la curiosité et l'émerveillement de celui qui découvre.
On peut regretter que la fin survienne un peu brutalement, laissant un Détchèn devenu jeune homme en pleine route, au propre comme au figuré, alors que l'auteur fait allusion à son exceptionnelle destinée adulte.
Plusieurs détails de ce conte bouthanais m'ont en tout cas fait penser à la célèbre nouvelle allégorique de Izumi Kyôka, Le Saint-Homme du Mont-Koya (dont la non-disponibilité en français est incompréhensible soit dit en passant...). Pour rejoindre la Citadelle, Détchèn et son guide franchissent une étouffante forêt infestée de sangsues. Le moine de Kyôka connaît exactement la même épreuve lors de sa traversée des monts Hida. A moins que Matthieu Ricard ait fait ici un clin d'oeil à l'auteur japonais, la forêt aux sangsues semble être un élément de la mythologie bouddhique, symbole transparent des pensées néfastes ralentissant l'âme dans sa progression vers l'Eveil. C'est drôle que cette image corresponde tout de même à une réalité, la jungle himalayenne...


La Citadelle des Neiges, Matthieu Ricard, NiL Editions, 2005, 139 p.

mercredi, novembre 30, 2005

Au pays de Gísli ...

Il y a quelque temps, après avoir constaté que ma connaissance de la littérature nordique se limitait aux (excellentes) oeuvres de Selma Lagerlöf, j'ai fait un petit shopping dans ce sens: Sinisalo, Blixen et un peu de saga islandaise dans la collection folio à 2 €.
Je dis "un peu de", car je n'aurais pas poussé le vice jusqu'à m'attaquer à un volume entier.
Car pour moi, à priori, la saga, c'était un peu la version en prose d'un arbre généalogique. Une litanie de noms, un style sec émaillé d'innombrables répétitions, peu propre à stimuler notre imagination. En bref, une littérature ingrate à destination des historiens mais pas d'un lecteur lambda moderne. Donc commençons par un échantillon ... Eh bien, agréable surprise, ce fut une lecture brève mais captivante car très dépaysante!
Ce qui m'a le plus intéressée, ce n'est pas particulièrement "l'histoire de vaillance, d'amour et de mort dans le monde rude des fiers guerriers vikings" vantée par la 4e de couv avec des accents très hollywoodiens. Ce n'est pas non plus le personnage central, Gísli Súrsson, héros assez classique de la littérature épique, d'une force, d'une bravoure et d'une rectitude morale hors du commun. Quoique comme le souligne le traducteur Régis Boyer, ce soit un personnage romantique avant l'heure, persécuté par le destin, torturé par des rêves prémonitoires...
Cette histoire de vendetta, de beau-frère assassiné à venger, de poids de l'honneur et de la filiation, cette traque qui n'a que la mort comme issue, tout ça pourrait provenir des bords de ma Méditerranée natale ;-)... Pourquoi d'ailleurs les sociétés les plus soumises aux codes d'honneur sont-elles des sociétés insulaires ?
Non, ce qui m'a plu et vraiment dépaysée dans cette saga, c'est le décor, l'étrangeté de cette société islandaise du Xe siècle où la sauvagerie la plus élémentaire coexiste avec un protocole de politesse élaboré et une organisation politique et sociale étonnamment méticuleuse! On y a la hache et la lance facile et le bannissement (que Gísli subira) y équivaut à une mort lente, mais en même temps cette société comporte une forme primitive de sécurité sociale... Les femmes sont échangées lors des (re)mariages comme des marchandises, mais elles détiennent le pouvoir de divorcer à leur gré. L'esprit et la parole y sont utilisés comme des armes redoutables: on ridiculise son ennemi en exposant en place publique une statue le représentant dans une posture obscène et humiliante. Ou on lui adresse une vísa, pas un rectangle de plastique ^^ mais une déclaration en vers dans un style énigmatique, un avertissement que lui seul peut comprendre. J'ai découvert ainsi beaucoup de curieuses coutumes, et les notes de Régis Boyer étaient là pour éclaircir certains passages.
Bien sûr il est difficile au départ de s'y retrouver dans cette myriade de personnages portant souvent le même nom, entre tous ces Thorkell, Thorgrímr, Vesteinn, Audr ... Cela dit on y arrive assez bien au prix d'une petite gymnastique mentale. Au moins les auteurs de sagas ont ici fait dans la vraisemblance et le réalisme. Y a t'il des romanciers contemporains qui donneraient à plus de deux personnages le même prénom ?
Bien sûr le style peut sembler sec, mais il s'agit davantage d'une économie de moyens, d'une narration visant à mettre l'action en valeur, sans le souci de la littérature moderne de produire une "ambiance". Et étrangement, cette atmosphère s'installe d'elle même...On parvient à visualiser les lacs gelés où nos islandais jouent à une sorte de hockey; les maisons aux grandes pièces communes éclairées par quelques feux mourants, où un assassin armé d'une lance se faufile nuitamment; la neige qui tombe sans bruit sur les paysages minéraux et les rares forêts; la falaise désolée où Gísli livre son dernier combat, dans les cris des oiseaux de mer...
Ca m'a donné envie d'en savoir plus sur ce genre et peut-être de jeter un coup d'oeil plus tard à d'autres sagas, comme une des plus célèbres, celle de "Snorri le Godi".

Saga de Gísli Súrsson (Gísla Saga Súrssonar), traduit de l'islandais et annoté par Régis Boyer, Folio Gallimard, 2004, 137 p.

Quelques liens:
Présentation des sagas par le traducteur
Chant traditionnel Viking
Mon Viking préféré

mercredi, novembre 16, 2005

Le Gourmet solitaire

Les amateurs du mangaka Jirô Taniguchi le savent bien, chacun de ses albums est à déguster en prenant son temps. Qu'il y soit question de souvenirs d'enfance, d'arts martiaux, de littérature ou d'alpinisme, on ne s'y bâfre pas hâtivement d'images mais on goûte les moindres détails de son dessin si précis.
Et ça tombe bien, car son dernier opus traduit en français, sur un scénario de Masayuki Kusumi, met en scène un Gourmet Solitaire.
Comme dans L'homme qui marche, nous suivons les déambulations et les monologues de cet anonyme, curieux de tout et amateur de "plaisirs minuscules" , à travers divers quartiers de Tôkyô et quelques autres villes où l'emmènent ses affaires. Et où il se retrouve toujours, à diverses heures du jour et de la nuit, l'estomac dans les talons et donc à la recherche d'un endroit où se rassasier.
Chaque chapitre est donc consacré à la fois à un quartier, à un lieu emblématique de la restauration japonaise et à un plat typique, mêlant intimement géographie urbaine, sociale et gastronomique. Nous apprenons donc beaucoup en accompagnant le gourmet de nomiya (troquet) en sushi-bar, d'échoppe de rue en pâtisserie traditionnelle, en passant par un stade de baseball, un conbini (supérette), la terrasse d'un grand magasin, le Shinkansen, la cafétéria d'un parc tranquille, un restaurant de bord de mer...
Car la cuisine populaire japonaise ne se limite pas, loin de là, aux sushi. Notre homme déguste ainsi la gelée de haricots noirs, les manjû, les bols de riz garnis d'anguille ou de porc sauté, l'oden, le yakiniku, les takoyaki, les udon, un bentô chinois, un plat de curry... Il goûte, est souvent agréablement surpris, détaille et commente chaque élément de son repas, son goût et sa consistance, avec une précision de connaisseur, mais aussi avec un enthousiasme gourmand lequel chacun (ou presque) peut se reconnaître ^^. Et tout comme nous, cela fait resurgir en lui des souvenirs de saveurs oubliées, remontant à l'enfance (ici la madeleine est une bouchée d'épinards bio un peu coriaces, une bouteille de lait aromatisé au melon dans un distributeur... ).
Ces haltes gastronomiques sont aussi le prétexte à une (re)découverte de la mosaïque de quartiers de Tôkyô, San'ya, Kawasaki, Ginza, Ikebukuro, Akihabara, quartiers populaires ou branchés, industriels ou huppés, tranquilles ou vibrants d'activité. Le gourmet est certes solitaire, mais il aime partir à la rencontre de leurs habitants disparates, au contact desquels il continue à découvrir, s'étonner et dépasser ses préjugés, s'amuser, s'indigner, s'apitoyer et se souvenir. La chaleur des rapports humains imprègne donc cet album comme souvent chez Taniguchi, même si ses héros choisissent de marcher seuls (dans les rues qui se donnent ^^).
En bonne Tintinophile, ce qui m'a plu tout de suite chez Taniguchi c'est la filiation ligne claire, la simplicité avec laquelle sont dessinés les personnages (qui facilite l'identification avec eux) contrastant avec la profusion de détails des décors, donnant si bien vie à un environnement urbain ou naturel. Cependant, pour la nourriture, ici, la magie de sa plume opère moins. Car difficile d'en restituer la nature fugace avec un trait d'une telle précision ! Ses "portraits" de plats occupant des cases entières évoquent même , dans leur perfection un peu froide, les fac-similés en silicone qu'exposent les restaurants japonais dans leurs vitrines. Mais il y a finalement à cela une curieuse pertinence. Serait-ce volontaire ? Et ce sont plutôt les mots du gourmet ici qui nous mettent en appétit.
Pour une description de nourriture toute en sensualité, voir bien sûr les passages de L'Eloge de l'Ombre que consacre Tanizaki au yôkan, à la soupe miso ...


Le Gourmet solitaire (Kodoku no gurume), Jirô Taniguchi, Masayuki Kusumi (1997), Casterman collection Sakka, 2005, 198 p.

samedi, novembre 05, 2005

Les phéromones attaquent

Pollanno croule en ce moment sous du spam vantant ... les phéromones en spray. Bizarrement seul le post sur les phéromones trollesques y a échappé.

J'active donc la vérification des mots, n'oubliez pas de retaper les caractères s'affichant au bas de votre commentaire pour qu'il soit bien enregistré. Merci.

vendredi, octobre 28, 2005

69, année ironique

Drôle. Léger. Nostalgique. Chaleureux.
Voilà des adjectifs que je n'aurais jamais pensé utiliser un jour à propos de Murakami Ryû, qui est un des premiers auteurs japonais que j'aie lus, mais aussi un de ceux qui m'a le plus déçue.
Ce n'est pas tellement le côté destroy et gore qui m'avaient agacée dans Les Bébés de la Consigne Automatique , puis Miso Soup, et plus récemment Parasites. Mais plutôt leur construction systématiquement ratée, ces débuts alléchants, accrocheurs, contrastant avec des fins incroyablement plates, de vrais pétards mouillés.Le pire des trois étant peut-être Parasites. Si dispensable et inconsistant qu'il semble s'être tout bonnement évaporé de ma bibliothèque, tel l'éléphant de l'autre Murakami. Impossible de remettre la main dessus pour me rappeler ce que cherchait le héros hikikomori dans le bunker (le résumé est déjà tout un programme :-/).
Bon, revenons à nos moutons (étoilés) : "Drôle. Léger. Nostalgique. Chaleureux" pour vous dire que le Ryû est franchement remonté dans mon estime avec 1969, un roman largement autobiographique qui non seulement est intéressant jusqu'aux dernières pages, mais déborde d'humour. Mes lecteurs les plus assidus se rappeleront que j'en déplorais la rareté dans la littérature nipponne.
1969, c'est l'année de Terminale du narrateur Ken, dans une petite ville de Kyûshû renommée pour sa base militaire américaine. La vague de contestation politique et culturelle qui balaie le monde n'épargne pas le Japon et les élèves du lycée Nord, où étudie (en pointillés) Ken. Notre héros a comme motivation principale de perdre son pucelage et tous les moyens sont donc bons pour attirer l'attention de "Lady Jane" (d'après la chanson des Stones), lycéenne star du club de "théâtre en langue anglaise" . Aidé par son comparse Adama, élève modèle qu'il pervertit en l'initiant à Rimbaud et à Led Zep (et qui, lui, doit son surnom à sa ressemblance avec Adamo!) il se lance dans une série d'entreprises aussi hasardeuses que réjouissantes: groupuscule politique révolutionnaire, occupation du lycée avec banderoles et slogans soixantehuitards, organisation d'un festival rock avec film d'avant-garde et performances variées.
C'est une description ironique mais sympathique que fait Murakami de son entourage, de sa génération. Et il n'oublie pas au passage Ken-Ryû, qui fait de grossières erreurs de kanji dans les slogans incendiaires dont il barbouille son lycée, qui étale une culture cinéphilique et politique de surface pour tomber les filles... Mais qui finalement se contente d'une chaste balade sur une plage glaciale avec sa dulcinée ( sur fond sonore de Simon and Garfunkel... ).
On ne retrouve dans cette évocation lucide mais amusée aucune trace de la misanthropie et de l'aigreur imprégnant les romans plus haut cités. Mais plutôt une nostalgie assez tendre seyant bien à cette histoire d'une bande de copains. J'ai pensé à Nous nous sommes tant aimés, d'Ettore Scola, ou même bizarrement à Marcel Pagnol et ses souvenirs lycéens (Le temps des secrets , Le Temps des amours) . Le livre se clôt d'ailleurs sur le classique épilogue "Que sont-ils devenus?".
L'humour est certes parfois un peu répétitif, Murakami a recours aux mêmes ficelles quand il évoque les fantasmes permanents de Ken, façon personnage de manga bien benêt qui finit par se manger invariablement un réverbère à force de rêver éveillé en pleine rue.
Mais la galerie de portraits farfelus qu'il brosse de ses confrères lycéens, de ses concitoyens, est souvent tordante. On y trouve en vrac les filles du lycée Yamato qui font un usage assez spécial de pièces détachées de postes radio, l'infortuné "Homme sans empreintes" , lycéen victime d'un accident de TP de chimie, le yakuza sentimental, la Claudia Cardinale locale et même une bande de poulets performers névrosés. On penserait presque à son homonyme Murakami Haruki...
D'après ce que j'ai pu lire sur le net, ce roman est souvent présenté comme une parenthèse légère dans son oeuvre. A mon avis, malgré son côté rigolard, il est plus profond qu'il n'en a l'air. Il a d'abord un réel intérêt documentaire, puisqu'il peut être lu comme une sorte de catalogue des modes de l'époque, il n'est d'ailleurs qu'à parcourir le sommaire: "Arthur Rimbaud", "Iron butterfly", "Daniel Cohn-Bendit", "L'imagination au pouvoir!", "Alain Delon", "Cheap Thrills".... Mais il inclut aussi une réflexion assez fine sur le(s) malaise(s) de la société japonaise.Quand Murakami évoque en filigrane le déclin économique d'une région vivant essentiellement de la présence américaine et le rejet par la société bien-pensante (incluant les lycéens eux-mêmes) de toute velléité de contestation, on se prend à regretter qu'il ait ensuite versé avec les Bébés et consorts dans une caricature pas bien convaincante ...


1969 , Murakami Ryû (1987). Picquier Poche, 2004, 253 p.

jeudi, octobre 06, 2005

House of the setting sun

Après Johanna Sinisalo et ses trolls parfumés au Axe Voodoo ^^, c'est à la Japonaise Kazumi Yumoto de nous proposer un roman teinté soleil couchant.
Le crépuscule semble régner en permanence sur K., une ville industrielle du Kyûshû, où vit Kazushi, le narrateur, alors âgé d'une dizaine d'années, seul avec sa mère Sachiko.


Des panneaux au design suranné accrochés comme des corsages aux murs de brique couverts de suie. Grand magasin provincial au plafond bas où le scintillement des tubes fluorescents et l'odeur des tissus vous piquaient les yeux. Mannequins passés de mode aux visages doux et ombreux. [...] Quand je raconte ces souvenirs, tout le monde est stupéfait: "Mais on était déjà dans les années soixante-dix, non?" Moi-même, je me demande parfois si ce n'étaient pas des rêves que je faisais au soleil couchant.
Bien sûr ce n'étaient pas des rêves. Ce passage couvert dont la gueule noire s'entrebâillait comme une caverne, avec en arrière-plan le soleil couchant d'un rouge inquiétant.[...] Cette sirène qui venait du port les matins d'hiver. Cette animation au moment du boom économique qui apparaît désormais comme une rumeur lointaine de flots. A K., tout était suranné, superflu et inerte.

La même lumière orangée baigne le petit appartement de Sachiko et Kazushi, où débarque soudainement "Tête-de-mule", le grand-père, mi-travailleur itinérant, mi-clochard, qui vient finir sa vie chez sa fille. "J'avais déjà aperçu des sortes de bandes-annonces de mon grand-père - jamais encore rencontré - sous un pont, dans un caniveau ou sur les marches de pierre humides d'un escalier menant à un sanctuaire désert" . Le petit garçon va profiter de cette rencontre tardive pour tenter de percer les secrets d'une famille désunie, et ceux de sa mère, aimante mais fantasque et mystérieuse.
Face à Tête-de-mule, constamment recroquevillé sur les tatamis dans un coin de la pièce, l'enfant questionne sans relâche, "accroupi comme pour observer des objets ayant échoué sur une plage". Les coquillages illustrant la couverture n'ont pas qu'une fonction décorative. Le vieil homme et sa fille Sachiko sont de même clos et mutiques, se dérobant, se laissant porter de ville en ville par les courants de la vie. Parfois la coquille s'entrouvre et une communication fragile s'établit, les zones d'ombre du passé s'éclairent brièvement, Kazushi entrevoit les épreuves endurées par son grand-père pendant la guerre, l'enfance de sa mère à Hokkaidô...La famille finit même par se réunir - de façon éphémère - pour un dernier festin autour des palourdes rouges ramassées par Tête-de-mule dans une ultime fugue.
Des coquillages figurant le repli des personnages sur leurs blessures, le crépuscule reflétant à la fois le déclin économique (une allusion au hi no maru, le soleil rouge emblème du Japon?) et la décrépitude physique de la vieillesse... Kazumi Yumoto fait grand usage de symboles, mais sans lourdeur. Cette correspondance, cette harmonie entre l'agonie de l'homme et celle de son environnement dote le roman, à l'intrigue assez mince, d' une atmosphère prégnante et originale, entre flou et crudité, angoisse et cette "douce chaleur qui n'apparaît que dans les états stagnants qui précèdent la ruine définitive".
Kazumi Yumoto écrit habituellement pour la jeunesse, et je projette de lire L'Automne de Chiaki, dont le thème semble plutôt voisin (un enfant confronté à la mort, une rencontre avec une vieille femme étrange). Chronique à venir donc...
Pour information, La Ville au Crépuscule, un beau roman intimiste donc, mais une expérience de lecture , vous l'aurez compris, légèrement déprimante, m'a fait m'interroger sur l'absence de textes japonais humoristiques ou simplement légers. Pas de tradition comique au Japon? Pas de traduction française car marché peu porteur? Ignorance de ma part? De ma plus belle voix patrickjuvettienne, j'ai donc ululé la question " Où est l'humouuuuur?" sur le forum littérature de Lejapon.org et plusieurs pistes de lecture m'ont été proposées, de Tanizaki à Tsutsui, à lire ici .


La Ville au Crépuscule (Nishibi no Machi), Kazumi Yumoto, Seuil, 2005, 124 p.


prochaines critiques...: 1969, Murakami Ryû / It's like this cat! , Emily Cheney Neville / La saga de Gisli Sursson.

dimanche, septembre 25, 2005

Rééditions attendues !

J'ai appris avec plaisir cette semaine deux rééditions de classiques devenus introuvables.

  • Tout d'abord celle de L'Empire des Signes, de Roland Barthes, au Seuil, dans la collection Points essais.

Pourquoi le Japon ? Parce que c'est le pays de l'écriture : de tous les pays que l'auteur a pu connaître, le Japon est celui où il a rencontré le travail du signe le plus proche de ses convictions et de ses fantasmes, ou, si l'on préfère, le plus éloigné des dégoûts, des irritations et des refus que suscite en lui la sémiocratie occidentale. Le signe japonais est fort : admirablement réglé, agencé, affiché, jamais naturalisé ou rationalisé. Le signe japonais est vide : son signifié fuit, point de dieu, de vérité, de morale au fond de ces signifiants qui règnent sans contrepartie. Et surtout, la qualité supérieure de ce signe, la noblesse de son affirmation et la grâce érotique dont il se dessine sont apposées partout, sur les objets et sur les conduites les plus futiles, celles que nous renvoyons ordinairement dans l'insignifiance ou la vulgarité. Le lieu du signe ne sera donc pas cherché ici du côté de ses domaines institutionnels : il ne sera question ni d'art, ni de folklore, ni même de " civilisation " (on n'opposera pas le Japon féodal au Japon technique). Il sera question de la ville, du magasin, du théâtre, de la politesse, des jardins, de la violence ; il sera question de quelques gestes, de quelques nourritures, de quelques poèmes ; il sera question des visages, des yeux et des pinceaux avec quoi tout cela s'écrit mais ne se peint pas.

Roland Barthes

  • Et...et... parce qu'il n'y a pas que le Japon et la sémiologie dans la vie, je lis dans le JDD ce matin que mercredi 28 septembre c'est le retour des pois sauteurs dans Pif ! :

    Souvenirs, souvenirs! Mercredi, Pif Gadget* réédite un coup historique. Un numéro spécial vendu avec, en cadeau, des pois sauteurs, curiosité naturelle importée du Mexique: de tout petits fruits d'un arbre, à l'intérieur desquels une larve misnuscule, en se développant, provoque leurs sauts. En janvier, la créature bondissante, qui aime le silence et la chaleur, brisera sa coque et se fera papillon de nuit. D'ici là, enfants et ... parents passeront des heures à regarder les pois sauter et s'agiter. Imparable.
    Le gadget a son poids d'histoire. Le 4 octobre 1971, une vague de pois sauteurs, (baptisés Pifitos) provoque une ruée exceptionnelle vers les kiosques: 1,2 million d'exemplaires vendus, record absolu des ventes de la presse jeunesse.

    * Pif Gadget (3,90€, mercredi)
    © Le Journal du Dimanche (25/09/05)

Alors si comme moi vous étiez trop jeunes à l'époque et vous avez du vous contenter des gadgets plus tardifs (barbecue solaire, walkman arroseur et autres torques phosphorescents), tous à vos kiosques mercredi !

dimanche, septembre 18, 2005

Harry Potter version 6

Dans quelques jours se dresseront dans nos librairies et grandes surfaces de conquérantes piles de la traduction française du dernier opus de JK Rowling, Harry Potter and the Half-Blood Prince (Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé). Pollanno vous en propose la critique en avant-première, sans dévoiler l'identité du fameux personnage trucidé à la fin (ne voulant pas renouveler chez vous cette vertigineuse sensation de chute qui accompagna autrefois la froide révélation : " Le père Noël c'est les parents, banane") .
Un Harry Potter, pour moi, c'est un agréable moment de lecture, mais qui ne me laisse généralement aucun souvenir précis. C'est que chaque nouveau volume semble annihiler dans ma faible mémoire les aventures précédentes, un peu comme lors d'une mise à jour de logiciel , la nouvelle version écrase l'ancienne. Je continue à filer la métaphore: on conserve la même interface (l'école de sorcellerie d'Hogwarts, le monde scindé en Wizards vs Muggles, la menace latente de l'abominable Saur... Lord Voldemort) mais avec de nouvelles fonctionnalités: cette fois-ci Harry découvre un antique grimoire de potions, annoté par un étrange "prince au sang-mêlé" et il continue à explorer le passé de Voldemort grâce à des souvenirs en bouteille. Ouala.
Sinon, rien de bien nouveau sous le plafond-ciel de Hogwarts. Tout ce qui m'avait semblé inventif et plutôt divertissant lors de ma découverte de l'univers à la fois féérique et réaliste créé par Rowling, (les objets magiques intégrés au quotidien, le bestiaire, les fantômes bavards) , toutes ces trouvailles se fondent désormais dans le décor. En gros, on prend les mêmes et on recommence.
Contrairement aux sagas linéaires à la Tolkien, Harry Potter c'est l'éternel retour d'une année scolaire au rythme des saisons, certes ponctuée de péripéties, mais une intrigue toujours construite sur le même schéma. Au moins, cette fois-ci l'exposition est moins longue que dans le précédent ( HP version 5: The Order of the Phoenix) où l'ennui de Harry Potter, confiné dans une chambre sinistre et condamné à l'inaction, faisait écho à l'impatience grandissante du lecteur. L'action se traîne néanmoins. Le fameux grimoire constitue l'essentiel de l'intrigue, ralentie par d'interminables comptes-rendus de championnats de Quidditch. La fin dramatique, qui commence à avoir un goût de déjà-vu, m'a laissée assez indifférente. C'est que depuis The Goblet of Fire (HP version 4) un proche de Harry disparaît régulièrement dans les dernières pages.
En donnant un tel tour sombre à sa saga, JK Rowling met à mal ce qui en fait l'intérêt, à savoir l'évolution d'un héros somme toute banal, confronté, malgré ses aventures fantastiques, aux mêmes épreuves que son jeune lectorat. Amitiés, bagarres et rivalités, mauvaises notes, conflits avec les adultes, expéditions hasardeuses, victoires et gamelles sportives, et même deuils...
Or Harry, même chahuté dans ce tome par ses hormones, ressemble de moins en moins à l'ado lambda et de plus en plus à un héros tragique. Et sa nouvelle banalité est bien moins intéressante, car "le jeune type qui cherche à venger ses parents assassinés et à débarrasser le monde d'un puissant et maléfique individu, quitte à y laisser sa vie", thème usé jusqu'à la trame ... Rowling sait décrire avec talent et vérité le ressenti enfantin, mais fait preuve d'un net manque d'inspiration dans un registre plus dramatique, plus adulte ... Veut-elle nous la jouer ambitieux et shakespearien ? Même pas, car des relents de Star Wars de plus en plus prononcés commencent à flotter dans les corridors de Hogwarts ( il est même question dans ce volume de mains bousillées, c'est vous dire...). Le sorcier/directeur de l'école Dumbledore confirme son appartenance à la confrérie déjà bien garnie des Vieux Guides Barbus, au côté des Gandalf et autres Obi Wan.
La seule subtilité (peut-être un peu roublarde) est la mise en abyme, dans le roman, de la célébrité mondiale de Harry. Dans ce volume, il accède à un véritable statut de superstar au sein du monde magique, il est poursuivi par des meutes de fans, il doit signer des autographes à tour de bras, la presse l'encense et l'éreinte...
Voilà, en espérant que cette critique d'une rare violence ;-) ne vous aura pas dissuadés d'y jeter un oeil...


Harry Potter and the Half-Blood Prince, JK Rowling, Bloomsbury, 2005, 607 p.

prochaines critiques: La Ville au Crépuscule, Kazumi Yumoto / It's like this, Cat, Emily Cheney Neville / 1969, Murakami Ryû.

mercredi, septembre 07, 2005

Saudade...saudade...♪

Après un été plutôt maigre en mises à jour (malgré la quantité de lecture - entre autres sur les agréables bords de l'Erdre), la rentrée sur Pollanno sera bien plus active, promis !
On commence avec l'écrivain portugais Wenceslau de Moraes (1854-1929), qui déclare dans O-Yone et Ko-Haru :

Il ne fait aucun doute que le Japon – il en va de même pour tous les pays exotiques, mais c’est peut-être vrai pour le Japon comme pour aucun autre- n’est pas un pays fait pour les Occidentaux . (L'étranger au Japon)

Et pourtant, comme Lafcadio Hearn, qu'il admire, Moraes a vu dans le Japon une sorte de paradis terrestre, à l'opposé d'un Occident en plein déclin, et regretté de "ne pas être né japonais".
Ancien officier de marine, consul du Portugal à Kobe, il épouse O-Yone, une geisha, et à la mort de celle-ci, démissionne de ses fonctions. Il se retire à Tokushima, Shikoku, et limite dès lors les liens avec son pays natal à l'envoi de chroniques aux journaux. Plusieurs d'entre elles figurent dans le recueil O-Yone et Ko-Haru . A l'instar de Hearn, ses écrits offrent une vision quelque peu idéalisée de la société japonaise traditionnelle , mais ils s'efforcent de dépasser les clichés orientalisants véhiculés par d'autres écrivains-voyageurs moins soucieux d'authenticité, tels Pierre Loti et sa madame Chrysanthème.

A propos de Hearn, Moraes écrit:
"Ce ne sont pas ses livres que je relis mais que c’est plutôt l’auteur lui-même que j’écoute discourir, comme s’il avait fait le voyage jusqu’à Tokushima, jusqu’à mon logis, pour m’entretenir du Japon " (Rire et pleurer)
Il adopte le même ton de conteur pour évoquer dans ce recueil la vie de la rue à Tokushima, les traditions, l’histoire. S'adressant directement au lecteur, s'égarant malicieusement en digressions évoquant ses propres déambulations dans le Tokushima populaire, il raconte avec précision, humour mais toujours sympathie les lieux et les gens, leur gaieté et la simplicité de leur existence, leur façon de vivre avec les saisons, leurs liens à la religion et à la mort.

Cependant, là où Hearn s'efface devant son sujet (du moins dans les ouvrages que j'ai lus), l’élément autobiographique est toujours présent chez Moraes. A Tokushima, il vit à la japonaise, mais dans un grand dénuement. Vieillard solitaire et un peu dépenaillé, il est devenu un personnage de la ville, le ketô jin (barbu sauvage), moqué par les enfants et méprisé par les adultes. De même qu'il croque le portrait de la nonne bouddhiste, des joyeux passagers du train, de la redoutable belle-mère japonaise, des amants suicidés, de la masseuse aveugle, il se met lui aussi en scène dans ses récits pour décrire son quotidien de quasi ermite. Dans Le panier aux ordures du cimetière de Chiyo On-Ji, il use même d'une troisième personne chargée d'auto-dérision, s'imaginant se rencontrer lui-même lors de ses errances au cimetière.

C'est dans cette évocation de sa solitude, des bienfaits qu'elle lui apporte ("chez l’homme solitaire, l’amour de la création est plus intense"), de sa vie contemplative, de son intérêt pour les moindres détails de son environnement, hommes, bêtes ou plantes, de sa compassion, que Moraes se montre le plus attachant, et le plus proche de la sensibilité japonaise et de la philosophie bouddhiste. On pense aussi à la religion shintô quand il sent émaner des objets « de subtiles exhalaisons d’un je ne sais quoi que j’appellerais, faute de mieux, l’âme des choses. », et qu'il perçoit la visite discrète et secourable de ses femmes mortes (O-Yone et sa nièce Ko-Haru, avec laquelle il vivra brièvement) revenant sous la forme de lucioles pour éclairer sa serrure...
Et pourtant Moraes se réclame d'une autre religion :

Mais ce que je ressens dans mon âme, c'est beaucoup moins et beaucoup plus que le bouddhisme ne saurait m'apporter; c'est l'étrange floraison d'une orchidée hybride et exubérante, qui n'appartient qu'à moi, qui croit et s'épanouit dans un milieu favorisant son éclatante vigueur, dans la serre tiède de l'exotisme, de la solitude et de la saudade!...


La saudade, dont j'avais parlé dans le post sur Tabucchi, c'est ce terme portugais difficilement traduisible, qui évoque un sentiment à la fois doux et poignant de manque, de nostalgie. Par le culte qu'il voue à ses disparues, Moraes entretient cette mélancolie, il la consomme comme une drogue douce le conduisant petit à petit à la folie ... Il déplore sa situation mais il trouve réconfort et semble-t'il plaisir dans la souffrance qu'elle lui cause... J'ai peut-être un coeur de pierre, mais j'ai eu du mal à apprécier les passages, généralement en fin de chronique, où l'écriture de Moraes se voit "submergée" par la saudade, par des "flots de tristesse", et où elle perd en délicatesse pour verser dans une préciosité presque baudelairienne et un auto-attendrissement plutôt agaçant.
Le recueil se clôt toutefois avec le lucide L'étranger au Japon où il évoque le paradoxe d'être "fou d'amour" pour un pays qui lui refuse toute intégration, qui « finit par le plonger dans l’affliction sans jamais cesser pour autant de le fasciner »...
Wenceslau de Moraes est également connu pour Le Culte du Thé, un petit traité expliquant ce rituel aux Occidentaux, que je chroniquerai ici prochainement...

O-Yoné et Ko-Haru, récits, Wenceslau de Moraes, Phébus, 2005, 143 p.


prochaines critiques...: Harry Potter and the Half-Blood Prince, JK Rowling / La ville au crépuscule, Kazumi Yumoto.

mardi, août 09, 2005

Amour, évolution et phéromones

Si pour vous "troll" évoque en premier: « sur l’Usenet [un forum web ou une liste de diffusion], soit (1) un sujet qui fâche (par exemple : « Mac ou PC ? »), soit (2) un individu qui persiste à lancer des discussions sur des sujets qui fâchent. » *, il est grand temps de vous plonger dans le roman de la Finlandaise Johanna Sinisalo Jamais avant le coucher du soleil ...
Qui nous raconte comment un soir, Ange, photographe branché, sauve un jeune troll qu'une bande de jeunes s'apprêtait à massacrer. Il cache dans son appartement cette créature des forêts affaiblie et perdue mais d'une violence incontrôlable...
Car ici le troll n'est plus une légende. C'est un animal bien réel, humanoide et cavernicole, un prédateur comme le loup ou l'ours. Encore mystérieux parce que son existence n'a été prouvée que tardivement, comme toutes ces espèces que l'homme continue de découvrir dans les recoins reculés de la planète. Physiquement, ce n'est ni la brute hideuse hantant les JDR, ni le barbapapien Moumine**, mais une créature à la beauté ténébreuse et à la souplesse féline "comme un pan de nuit que quelqu'un aurait dérobé au paysage et fait entrer dans la pièce"... Pour Ange, la fascination du début fait place à une attirance irrésistible.
Ce curieux roman sur l'amour, l'évolution et les phéromones (eh oui) adopte le format dossier d'enquête. En courts chapitres, il mêle différents points de vue (celui d'Ange, ceux de ses amants, collègues, voisins) à des extraits de divers documents (contes, études scientifiques, articles de presse) traitant des trolls.
Le côté manichéen (l'"Ange" blond/le diable ténébreux, le jour/la nuit, la civilisation/la nature, la ville/la forêt) peut d'abord sembler facile. Mais on se rend compte que cette relecture de la Belle et la Bête vise en fait à dépasser cet antagonisme. Elle tend à montrer que tous ces mythes qui voient coexister hommes et trolls se basent sur une réalité, ils reflètent les temps où l'homme n'avait pas encore rompu tout lien avec les autres espèces. L'incontrôlable et transgressive attirance d'Ange pour le troll est la redécouverte par l'homme de son appartenance au règne animal.
"Je l'ai emprisonné là, j'ai tenté de capturer un morceau de forêt et c'est la forêt qui m'a capturé". Et en même temps la prise de conscience troublante que les trolls, eux non plus, ne sont pas restés à l'écart de l'évolution.
Sans avoir été enthousiasmée, j'ai bien aimé ce roman surprenant qui part un peu dans toutes les directions (je vous fais grâce de toutes les interprétations qu'on peut en faire et j'attends les vôtres ^^). J'ai trouvé l'enquête sur l'existence des trolls, avec sa variété de documents à l'appui, vraiment bien ficelée et passionnante, son hyperréalisme comblera les fans de cryptozoologie. J'ai été moins convaincue en revanche par les différentes intrigues sentimentales gravitant autour d'Ange, qui n'apportent pas grand chose à l'histoire centrale, aussi dérangeante que touchante. A découvrir en tout cas.

Jamais avant le coucher du soleil (Ennen päivänlaskua ei voi), Johanna Sinisalo, 2000. Babel,2005, 318p. En couverture, une oeuvre de l'artiste Yoshitomo Nara.

*source

**saviez-vous que les Japonais sont dingues de Moumine? C'est vrai qu'il serait assez Totorien le petit bougre ...
http://www.moomin.co.jp/


prochaines critiques...: O-Yoné et Ko-Haru, Wenceslau de Moraes / Harry Potter and the Half-Blood Prince, JK Rowling / La ville au crépuscule, Kazumi Yumoto.

dimanche, juillet 31, 2005

Je veux devenir moine zen! (non, pas moi...)

Voici un court roman, récompensé par le prix Akutagawa - le Goncourt japonais - en 1988, dont le titre français est assez trompeur...
Je veux devenir moine zen! raconte l'étonnante histoire de Kimura Ryôta, un enfant de 9 ans décidant subitement, à la stupéfaction de sa famille, d'entrer dans les ordres. Mais ne vous attendez pas à un récit sur la façon dont un enfant si jeune, puis un adolescent instable, amateur de jeux vidéos et de rock, peut vivre l'éveil à la spiritualité et s'accoutumer à la vie monastique.
Car, comme l'indique davantage le titre japonais 長男の出家, Chônan no shukke ou "(Comment) mon fils aîné a quitté la maison pour se faire moine", le narrateur est en fait le père de Ryôta, et le vrai sujet du roman, les réactions de ses parents à sa décision et son départ. L'auteur, Miura Kiyohiro, a t'il réellement vécu cette situation, puisque le roman est présenté par l'éditeur comme largement autobiographique?

Bien que les motivations de Ryôta restent une énigme, Kimura père accueille d'abord son choix avec satisfaction. Resté sur le souvenir amer d'un séjour de 10 ans aux USA, synonyme de solitude et d'acculturation, il vit depuis son retour sa pratique du zen comme une quête identitaire, une redécouverte de ses racines japonaises. Et bien qu'il déclare "tomber des nues" en apprenant que Ryôta veut devenir moine, il a quand même pris l'habitude de l'emmener à des séances de zazen depuis son plus jeune âge! Transfert, vous avez dit?
Cependant pour "devenir moine zen", l'adolescent doit non seulement quitter sa famille pour vivre au temple voisin, mais également rompre tout lien avec elle, en commençant par changer de nom, pour recevoir celui de l'abbesse du temple qui l'accueille. Cette nonne à la forte personnalité veillera également avec vigilance à ce que les contacts avec ses parents soient réduits au minimum.
Lors de la cérémonie de la tonsure, qui voit Ryôta quitter le monde laïque , ses parents réalisent à quel point cette situation, en plus de la douleur de la séparation , va bouleverser leurs vies :


Le passage du collégien en uniforme et cheveux longs au garçon en vêtement blanc et crâne rasé est théâtral, comme au kabuki les changements de décor instantané. J'ai remarqué que ma femme avait les yeux rouges. Il m'est impossible de nier qu'en voyant mon fils ainsi vêtu de blanc, j'ai eu l'impression qu'il appartenait désormais à un autre monde, hors de notre portée. Cependant, la métamorphose était trop brutale, il me semblait que j'avais plongé dans l'irréel. Les liens entre nous étaient-ils véritablement rompus? Etaient-ils de si peu de poids? Suffisait-il de dire "Père, merci pour tout", "Mère, merci pour tout" pour que le passé soit effacé d'un trait? C'était quoi alors au juste les parents et les enfants ? Mais oui enfin, c'était quoi? Les liens qui unissent les parents et les enfants n'étaient-ils qu'une illusion? S'agissait-il d'une idée toute faite, forgée par l'habitude? Les gens se contentaient-ils donc de tenir le rôle qui de parents, qui d'enfants?

Kimura entame alors un questionnement sur sa paternité et sa pratique religieuse mêlées qui fait vaciller toutes ses certitudes : Parents et enfants peuvent-ils être "la même chose" alors que le zen enseigne la différence? Le sacerdoce n'est-il pas la preuve qu'un individu ne peut se réaliser pleinement qu'après avoir totalement coupé les ponts avec sa famille ? Les parents peuvent-ils donc être un obstacle à l'épanouissement d'un enfant? A quel point doivent-ils guider les choix de leurs enfants et influer sur leur vie ? La vocation de Ryôta est-elle vraiment spontanée ? Ne lui a t'elle pas été dictée par une abbesse agissant dans l'intérêt financier du temple ? Et lui-même, n'a t'il pas fait fausse route depuis le départ dans sa façon d'appréhender le zen? Quelle est la limite entre religion et endoctrinement?
Autant de koân, les maximes déstabilisantes et opaques (ex:Pouvez- vous vous souvenir quand vous n'étiez pas?) que soumet un maître zen à son disciple, pour l'amener à l'éveil par une réflexion s'écartant de la logique...
On peut lire ce roman comme la chronique d' un cheminement spirituel assez chaotique, faisant écho à celui vécu par Ryôta, en apparence plus serein. En ce qui me concerne, j'ai surtout vu dans ce récit une réflexion intéressante, souvent dérangeante, sur la nature du lien parent-enfant. Même si j'ai cherché en vain "l'allégresse et l'humour dévastateurs" annoncés par la 4e de couv ? Le ton oscille plutôt entre espoir et inquiétude, jusqu'à la dernière ligne, que j'ai trouvée particulièrement troublante, remettant en question toute sérénité péniblement acquise. A vous de vous faire une idée...

Je veux devenir moine zen! (Chônan no shukke), 1988. Miura Kiyohiro. Picquier Poche, 143 p.

PS: Ce roman semble être l'unique ouvrage de Miura Kiyohiro traduit en français. En voici d'autres en japonais sur Amazon.co.jp (via le traducteur Popjisyo).

prochaines critiques...: Jamais avant le coucher du soleil, Johanna Sinisalo /
O-Yoné et Ko-Haru, Wenceslau de Moraes.

mardi, juillet 12, 2005

影の文学, la littérature des ombres

J’ai continué ma découverte de l’œuvre d’Izumi Kyôka (1873-1939) avec le recueil de nouvelles In Light of Shadows. A nouveau, le traducteur Charles Shirô Inoue rattache à la tradition gothique internationale celui qui fut pourtant décrit par Tanizaki comme "le plus japonais des écrivains".
Par leur esthétique sombre, raffinée et élégiaque, les épreuves endurées par les personnages féminins, ses nouvelles fantastiques peuvent en effet évoquer l’univers bizarre et fin de siècle de E.A Poe et Villiers de l’Isle Adam.
Le gothique selon Kyôka est cependant original, subtil et dérangeant. Pas de grandiloquence romantique ici (ou d'effets grand-guignol), mais des références littéraires, culturelles "purement japonaises" (pour reprendre à nouveau les termes de Tanizaki), qui à la fois nous charment et nous déconcertent.


Charles Shirô Inoue démontre en préface l'omniprésence de l'ombre dans son oeuvre, qu'il qualifie donc de « kage no bungaku» (littérature des ombres).
Une ombre qui a en japonais plusieurs sens . Kage, c'est l'absence de lumière, mais c'est aussi l'imitation, le double (comme le Kagemusha de Kurosawa, la « doublure » du guerrier) . Elle peut même être synonyme de clarté (tsuki kage= clarté de la lune). Chez Kyôka, ce sera aussi la trace, et le fantôme bien sûr. Son nom de plume, "Kyôka", 鏡花, évoque d’ailleurs le reflet d’une fleur dans un miroir. L’ombre n'est en rien inférieure à l'objet qu'elle "double", elle peut même le surpasser en beauté car son inaccessibilité et son immatérialité inspirent un désir nostalgique source de plaisir. Une valeur esthétique qui est le sujet de l' Eloge de l'Ombre de Tanizaki.


Izumi Kyôka est paraît-il difficile à lire dans le texte. Charles Shirô Inoue traduit en tout cas dans une langue accessible (pour les anglophones du moins) cette écriture à la grande force évocatrice, qui nous promène dans des paysages japonais emblématiques, toujours sublimés par les ombres de la nuit ou du jour:
Des ruelles obscures où se balancent les lanternes, de très anciennes auberges, un temple surplombant la ville, un cimetière sous les arbres, l'atelier éclaboussé de couleurs d'un fabricant de lanternes, des échoppes de ramen, un étang au milieu d'un jardin enneigé, des bains noyés de vapeur...
Et ce portrait du "Japon éternel" sonne profondément authentique, à la différence d'un Mishima, dont les mêmes évocations m'ont toujours semblé assez artificielles.
Pas de grandes envolées romantiques pour décrire la nature ici. Mais une peinture à petites touches n'oubliant pas le détail prosaique qui va rehausser la beauté poétique de l'ensemble:


I had made a point of coming to the graveyard at night, so that nobody would see me. I asked your mother what she was doing there.
"I was enjoying the coolness of the temple grounds, away from the cares of the world," she said. There in the tinted blue shadows of hydrangea bushes, with a watermelon cooling in the stream by the rear veranda and the priest enjoying the chilled vinegar noodles with spicy mustard that he had hidden away from his young acolytes, we were shedding cold tears, cooling ourselves in the darkness as we watched a number of spirits, half-hidden among the trees, being guided back to this world by over three hundred flickering lanterns. Among them was Hatsuji's ghost.

The Heartvine



Dans A Quiet Obsession, la servante d'auberge et le colporteur conversant paisiblement autour d'un kotatsu semblent sortis d'une estampe :"It was like a scene from the floating world, taken from the most remote spot on earth and placed in the inn.

Même si les nouvelles se déroulent au début du 20e siècle, le décor reste donc celui du Japon traditionnel, décrit par Jippensha Ikkû dans le célèbre roman d'aventure A pied sur le Tôkaidô, livre de chevet des personnages de Uta andon et A Quiet Obsession, qui partent en pélerinage sur les traces de ses héros. Et bien qu'ils se déplacent en train, les villes qu'ils traversent semblent inchangées.
Le voyageur de A Quiet Obsession s'extasie devant l'auberge anachronique qu'il a dénichée. Sa chambre est tout de même éclairée à l'électricité, mais l'ampoule finit par faiblir et s'éteindre devant une étrange lanterne ornée d'un hypnotique kamon.
La lanterne, autant ombre que lumière, symbolise la frontière entre le royaume des vivants et celui des morts et guide les esprits vers la terre lors du festival bouddhique du O-Bon. Dans ce conte, elle va accompagner chaque apparition d'une autre ombre, le beau fantôme féminin qui hante les bains de l'établissement .
Chez Kyôka le fantastique naît de la confrontation du passé et du présent. Le spectre n'a pas tant une valeur horrifique que métaphorique. Il est le Japon ancien, faisant irruption dans le présent, de façon obstinée et mélancolique, pour battre en brèche la modernité l'espace d'une nuit, en prenant la forme d'une beauté traditionnelle à la peau blanche et aux sourcils rasés.

J'ai été par ailleurs frappée par la complexité de la construction de ces nouvelles, que j'avais déjà remarquée dans le recueil précédent. Les intrigues, à nouveau, se dédoublent comme autant de kage.
Uta andon (A song by lantern light) peut-être sa nouvelle la plus connue, juxtapose ainsi deux strates narratives . Dans l'une nous suivons deux voyageurs descendus dans une auberge d'une ville côtière, et dans l'autre, un musicien itinérant faisant halte dans une échoppe de râmen de la même ville. Ces deux intrigues courent en parallèle, et finissent par se fondre. Mais avant cela, elles se sont entrelacées. Le musicien figure ainsi dans l'histoire d'une geisha venue divertir les voyageurs, et inversement, les deux voyageurs sont présents dans le récit fait par le musicien à la patronne du restaurant.

Ou bien les différentes intrigues s'emboîtent les unes dans les autres, à la manière des poupées russes. Le narrateur de A quiet Obsession ( Mayu kakushi no rei, le fantôme aux sourcils rasé) rapporte l'histoire vécue par un de ses amis, et qui elle même inclut un autre récit.
The Heartvine (Rukôshinso), la dernière nouvelle écrite par Kyôka et la plus belle du recueil, voit un vieillard et sa jeune cousine, se rendant au cimetière du temple, évoquer le souvenir de la femme qui s'est suicidée la nuit où lui-même, alors jeune homme, envisageait de mettre fin à ses jours. Ce conte repose également sur la confusion entre les différents personnages féminins, vivants ou morts, qui entretiennent tous une certaine ressemblance.

Cette complexité narrative est renforcée par de constantes références littéraires. On a vu plus haut que les voyageurs de Uta andon et A Quiet Obsession s'indentifient aux deux joyeux aventuriers de A pied sur le Tôkaidô. Par plaisanterie, ils prennent leur nom et cherchent à revivre les mêmes situations qu'eux. Et comme chaque personnage finit par figurer dans le récit de quelqu'un d'autre, il devient donc l'égal des héros dont il lit ou chante les aventures, leur écho et leur double. La geisha de Uta andon interprète ainsi une célèbre pièce de nô ressemblant étrangement à sa propre vie.

Les situations sont donc souvent improbables, romanesques et d'un érotisme cruel qu'on peut qualifier de "gothique":
La bouche ensanglantée d'une geisha venant de dévorer un oiseau à moitié cru, lors d'un repas de chasse improvisé en pleine forêt. Les prostituées jetées à la mer en pleine nuit par les employés d'un bordel, contraintes de crier comme des sirènes pour attirer d'éventuels marins.
La tache de naissance bleuâtre sur la peau d'une jeune femme, ressemblant à "l'ombre d'un sourcil rasé"...

Par cette distortion du réalisme, l'emploi d'une langue classique et de kanji rares, Kyôka s'inscrit contre le naturalisme à l'occidentale et le mouvement littéraire en vogue au Japon à la fin du 19e siècle, le Genbun-ichi, qui visait à apporter la littérature au plus grand nombre en reproduisant à l'écrit le langage parlé.
Et ce qu'il semble illustrer avec ses personnages happés par la fiction, finissant par vivre dans des paysages picturaux des aventures légendaires, c'est justement l'impossibilité fondamentale pour l'écriture d'être un miroir du réel. Une approche de la création littéraire étonnament actuelle pour un écrivain tenant la modernité à l'écart de ses récits, et un paradoxe faisant d'Izumi Kyôka un des auteurs japonais les plus intriguants que j'ai lus.

In Light of Shadows, Izumi Kyôka. University of Hawai'i Press. 2005. 180 p.


Prochaines critiques...: Je veux devenir moine zen!, Miura Kiyohiro / Jamais avant le coucher du soleil, Johanna Sinisalo.

mardi, juin 14, 2005

La Mer Regarde

Je ne connais pas très bien la filmographie de Kurosawa, car je pensais que Ame Agaru (Après la pluie) était son dernier scénario. Mais je viens de découvrir La Mer Regarde (Umi wa miteita),en DVD, apparemment le dernier film qu'il s'apprêtait à tourner,réalisé en 2002 par Kei Kumai . Il y a des similitudes d'ailleurs entre les deux, histoires de rêves déçus, de dévouement et de solidarité entre les humbles, jusqu'à la présence menaçante de l'eau et de la crue... Vous vous rappelez de la prostituée amère et soupçonneuse au kimono flamboyant apparaissant dans Ame Agaru, qui accuse les clients de l'auberge de lui voler son riz ? Eh bien on retrouve dans ce film l'univers des prostituées, (et non des geisha, comme le prétend commercialement la jaquette du dvd!) vivant dans un quartier de plaisirs au bord de la mer, a la même époque (mi 19e siècle). Le personnage central est la jeune et sentimentale O-Shin qui a le malheur de tomber régulièrement amoureuse de ses clients, surtout les malchanceux...Mais le film fait aussi la part belle aux autres pensionnaires et en brosse des portraits forts et complexes, évoquant la Rue de la Honte, de Mizoguchi (qui dépeint un bordel dans l'après-guerre). Des femmes au statut de parias qui font preuve de solidarité, de générosité et de courage, à l'inverse des hommes. Ceux-ci, qu'ils soient samourai ou mendiants, sont au mieux faibles, au pire profiteurs et violents. Kurosawa était féministe, affirme le réalisateur dans un documentaire en bonus. Malgré la noirceur de l'histoire, qui dépeint l'étanchéité entre les différentes castes du Japon d'Edo, le film se clôt sur une note optimiste, avec l'étonnante scène finale, très onirique, sur le toit du bordel, sous la voie lactée. L'image du film est très belle et les couleurs éclatantes et fraîches, un soin tout particulier ayant été apporté aux costumes, aux teintes, au étoffes, suivant les notes laissées par un Kurosawa que l'on apprend "fasciné par l'Edo élégant" dans le documentaire. Malgré le titre la mer n'apparaît pas avant les dernières scènes, le film s'apparentant presque à un huis-clos, reflétant l'enfermement des pensionnaires. Il faut que la mer s'emporte et dévaste tout pour que cet univers éclate enfin .Comme le remarque une des pensionnaires du bordel, "umi wa miteita" (= la mer se tenait là à regarder), présence muette assistant aux turpitudes, aux rêves brisés et au crime, pour venir tout laver et rendre possible un nouveau départ. Les acteurs sont remarquables: O-Shin avec son visage enfantin et lunaire est très touchante. Kikuno, prostituée plus âgée, (Misa Shimizu) est impressionnante de finesse et de détermination. Seul petit bémol: l'incongruité de la musique par moments, un solo de trompette évoquant à s'y méprendre le deguello, la complainte funèbre entonnée par l'armée mexicaine dans Alamo!

dimanche, juin 12, 2005

This is a land of confusion

L'illustration de couverture du Cap, de Nakagami Kenji, correspond particulièrement bien à son contenu. Cette forme vert sombre, à première vue, évoque un nuage d'orage, la fumée d'un incendie poussée par le vent, ou encore une tornade s'élevant sur la mer. En regardant plus attentivement, des détails en émergent, on distingue des troncs, des maisons, la rive d'un fleuve. Il semble alors s'agir d'une forêt s'étageant sur une pente. Mais dès que l'oeil s'en détache, elle redevient à nouveau une masse indistincte...
Cette confusion - celle de leur identité- les personnages de ce court roman, la vivent avec intensité et leurs tentatives extrêmes pour en sortir ne font que les replonger dans le chaos.
L'action se déroule dans le Kishû, péninsule au sud de l'île principale du Japon, région natale de l'auteur, une terre également extrême, entre montagne et mer, hostile aux hommes.

Ceux qui étaient enterrés sur ce flanc de montagne dominant le cap, depuis les temps les plus anciens, n'avaient eu pour eau à boire que celle des pluies et, privés de port pour amarrer les bateaux, n'avaient pu, bien que la mer fût à deux pas, se nourrir des produits de la pêche. Ils avaient survécu en défrichant et en cultivant les terres de la montagne. Dès leur plus jeune âge [...] les filles étaient envoyées aux quatre coins du pays pour garder les nourrissons.

Les personnages, ouvriers terrassiers, sont issus -comme Nakagami lui-même - des "Ruelles" (le buraku, quartier des parias de la ville). Les liens familiaux les unissant sont tellement enchevêtrés que le traducteur dresse une liste en préface, avec prénoms et liens de parenté. Ce qui donne l'impression que l'on va lire du théâtre, une tragédie, d'autant plus que Le Cap est présenté comme le premier volume d'une trilogie relatant un "parricide raté".
Mais la confusion de l'identité est surtout rendue par une particularité de la narration: le personnage principal n'est désigné que par le pronom "il" (kare en japonais). Son prénom, Akiyuki, n'apparait que dans les dialogues. Dès les premières lignes, il est difficile de comprendre à qui "il", "son", "lui" font référence... une perte et une quête de repères que nous avons en commun avec les personnages du roman, qui ne savent plus trop bien de qui ils sont le frère, le fils, la soeur ... Cela produit également un étrange effet de caméra subjective, nous partageons un point de vue unique, celui d'Akiyuki, ses pensées, son corps. Qu'il travaille la terre, qu'il sombre dans l'ivresse ou qu'il erre dans les lumières rouges du quartier de plaisirs, nous ne le quittons jamais.

A 24 ans, Akiyuki, qui est pris dans le réseau d'une famille recomposée à l'extrême, est obsédé par les liens du sang. Aussi bien ceux n'existant pas (rien ne le relie à son beau-père, son demi-frère) que ceux qui l'unissent à un père biologique qu'il exècre. Ce dernier incarne une sexualité animale, dépravée, un possible héritage qui hante Akiyuki. Pour y échapper, il s'absorbe dans son travail de terrassier, purement physique, au coeur d'une nature pour laquelle il éprouve des sentiments contradictoires. En s'y fondant, il pourrait se débarrasser du poids de l'identité, de l'hérédité et de la descendance, de son propre nom.

A sa gauche, un arbre isolé au coin du passage à niveau faisait doucement trembler ses feuilles. Il me ressemble, pensa-t-il. Il ne savait pas de quel arbre il s'agissait, ne voulait d'ailleurs pas le savoir. Sans fleur ni fruit, il se contentait de déployer ses feuilles en direction du jour et de remuer au vent. C'était bien ainsi, se dit-il. Inutile de porter des fleurs et des fruits, d'avoir un nom.

Mais malgré cette simplicité apaisante ( "il n'y avait pas de méandres dans la terre comme dans le coeur des hommes" ) tout dans la nature le ramène à cette sexualité qui le tenaille.De la terre qu'il travaille à coups de pioche et de hanche, au Cap lui-même, qui s'enfonce dans la mer comme un "fer de flèche" . Il étend le caractère qu'il prête à son père à son environnement entier:

Tout lui inspirait le dégoût: cette terre prise entre les montagnes, la rivière et la mer, les gens qui y vivaient comme des larves, comme des chiens.

Alors que les membres de sa famille s'apprêtent à célébrer le service funéraire anniversaire du premier époux de la mère d'Akiyuki, un meurtre fait tout basculer dans le désastre et la folie. Pris dans l'enchaînement de ces événements, emporté par sa haine, Akiyuki se venge de son père, de sa famille entière, de cette confusion qui l'oppresse, en "perpétrant une atrocité" ou plutôt "en se l'imposant à lui-même". Un acte d'une violence viscérale qui le fait sombrer dans l'animalité redoutée, mais aussi une sorte de renaissance, de baptême, qui lui permettra d'affirmer son identité. Il apparaîtra d'ailleurs sous son nom complet, Takehara Akiyuki, dans les romans suivants.

Destin inéluctable, liens du sang, inceste, Le Cap évoque la tragédie grecque, le mythe universel du meurtre du père. Mais il a en même temps un aspect documentaire, car la tragédie est aussi sociale. Tout est joué d'avance dans cette société de castes, avec ses intouchables, les burakumin, ses barrières infranchissables, où "La fille d'une prostituée devenait prostituée à son tour. Elevé dans une famille de terrassiers, on se faisait terrassier. "
Bien que la narration, fluide et intense, sans la coupure de chapitres, soit radicalement différente, Le Cap m'a aussi fait penser, par les thèmes évoqués (nature fortement sexuée, poids de l'hérédité), au roman naturaliste et en particulier à La Terre, de Zola.

Le Cap (Misaki), Nakagami Kenji, 1976. Picquier Poche, 156 p.


prochaine critique: In Light of Shadows, Izumi Kyôka.

en cours... : Cooking with Fernet-Branca (qui n'est pas un livre de recettes, quoique...), James Hamilton-Patterson / Hergé, Pierre Assouline.

dimanche, juin 05, 2005

Au fil des énigmes

Dans la préface à ce recueil de nouvelles, Antonio Tabucchi se dit irrésistiblement attiré par « les choses qui ne sont pas à leur place », les « méprises, incertitudes, compréhensions tardives, remords inutiles, souvenirs peut-être trompeurs, erreurs stupides et irrémédiables » , évoque l’idée que l’existence elle-même pourrait être un "malentendu".

Et en effet ses personnages s'interrogent sur le tour qu'a pris ou que pourrait prendre leur vie, se sentent comme en décalage. Ainsi les trois amis de la nouvelle éponyme "Petits malentendus sans importance", dont le destin va être infléchi par une erreur d'inscription en fac. Le narrateur de "Rébus" ou l'homme de main de "La relève de la garde" qui, à la faveur d'une éphémère rencontre amoureuse, entrevoient ce qui aurait pu être et ne sera jamais. D'autres tentent d'imposer à ce destin plus de cohérence, de le rectifier: la petite fille des "Charmes" cherchant à venger son père assassiné, le voyageur des "Trains qui vont à Madras" , ancien prisonnier des camps nazis, qui part en Inde "refermer le cercle de la vie" en tuant son bourreau. Ou bien l'acteur vieillissant de "Cinéma" jouant dans le remake d'un film qui fit sa gloire, et qui essaie d'en modifier le scénario, d'empêcher cette fois le départ de la femme qu'il aime.

La vie est pour eux une vaste énigme, un jeu dont le sens et le but leur échappent. Comme le gangster de "La relève de la garde", obéissant aux ordres compliqués d'une organisation criminelle; le narrateur adolescent des "Charmes" qui participe, sans les comprendre, aux rituels magiques de sa romanesque cousine; le restaurateur de vieilles voitures de "Rébus", qu'une mystérieuse comtesse menacée de mort entraîne dans une course-poursuite à travers la France puis qui disparaît sans lui laisser la clé de l'énigme. Désemparé, il ne lui reste plus qu'à faire appel à la sagacité d'un autre:
"Ainsi de temps en temps, rarement, devant un verre, je soumets l’énigme à un ami, je lui dis : je te propose de déchiffrer un rébus, voyons si tu y parviens" .
Cet autre, c'est le lecteur, qui est invité à "combler les vides entre les choses, à reconstituer une totalité". Car qu'est-ce que lire sinon combler les brèches, tisser du sens ?
Ce que fait l'universitaire arriviste de "La Rancoeur et les Nuages" qui rédige un article sur un poète hermétique : "pour lui qui les lisait, [les mots] ne contenaient aucun mystère, ils étaient clairs comme de l'eau, il se sentait en possession de la clef, pouvait les attraper et les tenir tous dans la paume de sa main, jouer avec eux comme avec les lettres en bois d'un alphabet pour enfant. Il sourit [...]. Le vrai poète, c'était lui, il le sentait."
Des personnages pirandelliens donc que l'écrivain abandonne au lecteur. A lui de parachever la création en assemblant les pièces ... et de savoir ce que renferme l'éléphant d'argent sur le capot d'une Bugatti Royale, les pages d'un inestimable manuscrit livré aux flammes par la veuve d'un écrivain célébré ("En attendant l'hiver"), d'imaginer pourquoi la soeur d'un écrivain mourant nourrit à son égard une telle haine ("Chambres").

Les récits elliptiques me plaisent et ici les zones d'ombre ne manquent pas. Dommage que que l'écriture de Tabucchi, érudite et sophistiquée (nombreuses références à Calderón, Machado, Henry James, Kipling, Baudelaire) manque de simplicité et que la description psychologique des personnages en soit parfois redondante, alourdie.
La nouvelle la plus réussie est à mon sens "Any where out of the world", bien qu'elle soit placée sous l'ombre "tutélaire" du Spleen de Paris (Baudelaire n'étant pas vraiment my cup of tea). Récit envoûtant non pas pour le piège existentiel (un peu convenu) qui se referme sur le narrateur, mais pour la description à la fois réaliste et rêveuse d'une Lisbonne crépusculaire.
Une nouvelle empreinte, comme les dix autres, de saudade, terme portugais désignant une nostalgie diffuse et douce - Tabucchi, professeur de littérature portugaise et traducteur de Pessoa, partage sa vie entre Florence, Paris et Lisbonne (heureux veinard...). Mais cette mélancolie évoque aussi l'univers de ses compatriotes Paolo Conte et Ettore Scola (Le Bal, la Famille)... Stations balnéaires hors-saison, voitures anciennes aux courbes de femme assise, visages émouvants d'actrices disparues, photos jaunies, gramophones grinçants... une ambiance très rétro qui a son charme mais qui, à hautes doses, se révèle un peu douceâtre à mon goût.

Petits malentendus sans importance (Piccoli Equivoci Senza Importanza), Antonio Tabucchi, 1985, collection 10/18, 192 p.

vendredi, juin 03, 2005

Bébés français morfales, bébés nippons haikistes

Une info marrante relevée dans un article du Lire de juin sur les premiers mots prononcés par les enfants.


Entre 10 et 18 mois les bébés français produisent en moyenne 64% de noms pour 24% de verbes. Petite particularité, leur attirance précoce pour la table: 15% de leur lexique se rapporte à la nourriture contre 4 à 6% chez les Suédois, les Américains ou les Japonais! Pour les bébés nippons, très sensibles à la poésie, le nuage, la feuille, le soleil et la lune sont des muses bien plus stimulantes pour l'imaginaire que le pain ou le jambon.


Bon, nous ne serons jamais de bons haikistes puisque tout se joue au berceau, ok!
Mais il n'y a pas d'incompatibilité entre évocation de la nourriture et poésie! J'en veux pour preuve ce très beau passage de Virgile (Première Bucolique) , qui tient presque du haiku dans sa capture concise de l'instant:


Reste encore cette nuit. Dors là tout près de moi
Sur ce feuillage frais. Nous aurons de bons fruits,
Fromage en abondance et de tendres châtaignes.
Vois: au loin déjà les toits des fermes fument
Et les ombres des monts grandissent jusqu'à nous.



Prochainement...: critiques de Tabucchi, Nakagami Kenji, Izumi Kyôka...


vendredi, mai 27, 2005

Cups and noodles

La nouvelle "Appetite", dans The Lemon Table, que j'ai récemment chroniqué, n'est pas des plus marrantes. Une femme lit à son mari atteint de la maladie d'Alzheimer des recettes de cuisine, le seul moyen qu'elle a de le faire réagir un tant soit peu.

'Cole slaw', I read. 'Oriental Bean Sprout Salad. Chicory and Beetroot Salad. Wilted Greens. Western Salad. Caesar Salad ' He lifts his head a little. I go on. 'Four servings. For this famous recipe from California, leave: 1 clove garlic, peeled and sliced, in 3/4 cup olive oil: none other'.
'Cup', he repeats. By which he means he doesn't like the way Americans give measures in cups, any fool knows how the size of a cup can vary. He's always been like that, very precise. If he was cooking and a recipe said. "Take two or three spoonfuls of something', he'd get ratty because he'd want to know if two was right or three was right, they can't both be right, can they, Viv, one must be better than the other, it's logical.

Je commence à lire. " Coleslaw. Salade asiatique aux germes de soja. Salade d'endives et de betteraves. Salade d'épinards. Salade Western. Salade Caesar". Il relève un peu la tête. Je poursuis. " Célèbre recette californienne. Pour quatre personnes : ajouter 1 gousse d'ail pelée et émincée à 3/4 de tasse d'huile (d'olive exclusivement)."
"Tasse" , répète-il. Il exprime ainsi son agacement face à la manière qu'ont les Américains de mesurer en tasses car n'importe quel crétin sait à quel point la taille d'une tasse peut varier. Il a toujours été comme ça, d'une grande précision. Lorsqu'il cuisinait, il se mettait en rogne si une recette indiquait "Ajouter deux ou trois cuillerées de quelque chose" , car il fallait qu'il sache laquelle, de deux ou de trois, était la bonne quantité. Ce n'est pas possible, Viv, il y en a forcément une qui est plus juste que l'autre, c'est logique.


Prochainement...: critiques de Tabucchi, Nakagami Kenji, Izumi Kyôka...

lundi, mai 16, 2005

The Lemon Table

Were you as young as you felt or as old as you thought ?("Hygiene")

Onze nouvelles ayant pour thème le vieillissement, cela peut sembler à priori rébarbatif mais il n'en est rien pour The Lemon Table, de Julian Barnes.
Romancier assez prolifique, il ne s'agit ici que de son deuxième recueil de nouvelles. Avec celui-ci, qui vient de paraître en poche chez Picador (mais pas encore traduit en français), on découvre pourtant un nouvelliste hors pair, qui navigue avec aisance entre divers genres (fiction, monologue, biographie romancée, récit épistolaire), d'une époque, d'un milieu, d'un lieu à l'autre(de la banlieue de Londres des années 60 aux rives d'un lac suédois au 19e siècle). Une virtuosité de l'écriture qui n'a rien de l' exercice de style, mais qui permet onze approches différentes , toutes en précision, intelligence et humour , du même thème.

La vie d'un homme qui défile, en trois visites, à des âges différents, chez le coiffeur ("A Short History of Hairdressing") . Une histoire d'amour impossible dont les protagonistes décident de mettre dorénavant leur coeur en hibernation ("The Story of Mats Israelson"). Les rencontres de deux vieilles amies dans une cafétéria américaine, et les souvenirs qu'elles égrènent, entre illusions et secrets inavouables ("The things you know"). Les virées annuelles à Londres d'un officier en retraite ("Hygiene"). Le dernier amour de Tourgueniev pour une jeune actrice ("The Revival"). La croisade lancée par un amateur de concerts classiques contre les spectateurs trop bruyants ("Vigilance")....

Nostalgie résignée ou amère d'une jeunesse et d'amours perdues, dégradation physique et mémoire en déroute, tentative de stopper la fuite du temps, aléas du désir, manies qui s'installent, illusions qui se dissipent... tout cela est évoqué sans que The Lemon Table verse dans le pathos. Car la gravité se double presque toujours d'humour (selon les nouvelles, décliné en ironie douce ou plus acide, comique réaliste, auto-dérision, tragi-comique, commentaire de biographe irrévérencieux) , comme ultime moyen de défense, de distanciation, contre les maux évoqués plus haut.
The Lemon Table s'ouvre par une des nouvelles les plus amusantes du recueil: "A Short History of Hairdressing", où une visite chez le coiffeur s'apparente à une séance de torture:


Now the torturer-in-chief had the clippers out. That was another bit Gregory didn’t like. Sometimes they used hand-clippers, like tin-openers, squeak grind squeak grind round the top of his skull till his brains were opened up. But these were the buzzer-clippers, which were even worse, because you could get electrocuted from them. He’d imagined it hundreds of times. The barber buzzes away, doesn’t notice what he’s doing, hates you anyway because you’re a boy, cuts a wodge off your ear, the blood pours all over the clippers, they get a short-circuit and you’re electrocuted on the spot. Must have happened millions of times. And the barber always survived because he wore rubber-soled shoes.

Traduction maison:

Le tortionnaire en chef brandissait à présent la tondeuse. Encore un truc que Gregory n’aimait pas. Ils se servaient parfois de tondeuses mécaniques ressemblant à des ouvre-boîtes, comme pour découper le sommet de son crâne - scrouik scrouik scrouik - et mettre son cerveau à nu. Mais il s’agissait ici d’une tondeuse électrique, ce qui était encore pire, car on pouvait se faire électrocuter. Il avait imaginé la scène des centaines de fois. La tondeuse bourdonne, le coiffeur ne fait pas attention à ce qu’il fait, de toutes façons il vous déteste parce que vous êtes un jeune garçon, il vous tranche un gros bout d’oreille, le sang se répand sur la tondeuse, elle fait court-circuit et vous êtes électrocuté sur le champ. Ca avait du se produire des millions de fois. Et le coiffeur, lui, avait toujours survécu parce qu’il portait des semelles en caoutchouc.



Le recueil se clôt de façon plus sombre avec "The Silence", qui évoque les derniers moments du compositeur Sibelius. Ici point de tentative d'échapper à l'inévitable, mais au contraire désir de s'assoir à la "Lemon table" , table d'un café berlinois où il est obligatoire de parler de la mort (dont le citron est le symbole dans la Chine ancienne). Et aspiration du musicien, et de l'homme usé, au silence final.


When music is literature, it is bad literature. Music begins where words cease. What happens when music ceases? Silence. All the other arts aspire to the condition of music. What does music aspire to? Silence. In that case, I have succeeded. I am now as famous for my long silence as I have been for my music.




en cours...: Kendo, la voie du Sabre ou la révolution du savoir-être, Pierre Delorme (trèèèès agaçant) / Le Cap, Nakagami Kenji.

mercredi, mai 04, 2005

Rêves éveillés

Encore une histoire de rêves, décidément, on n'en sort plus ;-)

Quand j'ai découvert Miyazawa Kenji il y a quelque temps, j'ai particulièrement aimé la nouvelle Place de Pollanno, où le narrateur et ses amis parcourent les champs par les nuits d'été, à la recherche d'une fête mystérieuse, dont ils ne perçoivent que les échos et la lueur à l'horizon. Cette quête nocturne m'a fait penser à un passage chez Murakami Haruki, dans Les Amants du Spoutnik. Le narrateur vient d'arriver sur une petite île grecque , où sa fantasque amie Sumire a disparu de façon inexplicable. Une nuit, il est réveillé par une musique étrange qui semble provenir du sommet d'une colline inhabitée.
Voici d'abord l'extrait de Miyazawa Kenji:



Nous marchâmes sans mot dire au travers de ces champs qui étaient striés de bandes innombrables, comme un tissu étrangement rayé, dans la direction d'où réellement une lumière bleu pâle rayonnait à profusion. [...]Soudain, de l'autre côté des champs voilés de bleu, se firent entendre des vibrations paisibles qui ressemblaient à des sons de violoncelle ou de basse.
"Voilà, c'est ça!"
Fazello frappa ma main. Moi aussi, je tendis l'oreille, immobile. La musique tranquille, sereine, résonnait comme un murmure. Je restais frappé de stupeur, me demandant d'où elle provenait. Elle pouvait venir du sud comme de l'ouest ou du nord, ou bien de là où nous étions partis... pensais-je à l'écoute de ces sons qui vibraient avec bonheur, certains dans les aigus, d'autres dans les graves et qui semblaient jaillir de l'intérieur même de la terre.
En outre, on aurait dit qu'il n'y en avait pas un ou deux, mais bien davantage. Parfois ils disparaissaient ou ils s'entrelaçaient en se recomposant. On ne pouvait rien en dire.
[...]
Nous nous remîmes en route. Tout à coup, nous entendîmes des crissements aigus: c'étaient des scarabées cerf-volants couleur d'acier dont les ailes cliquetaient en sons métalliques, comme si elle se tendaient dans l'air.
Se mêlaient à ces bruits secs les harmonies de vrais instruments de musique et par intermittences un brouhaha de voix humaines qui s'évanouissait parfois.
Peu après Fazello s'arrêta d'un coup, il saisit mon bras et pointa le doigt vers l'ouest à la limite des champs. A mon tour je scrutai cette direction, et à trop me frotter les yeux, j'en titubai un peu. Là-bas, sept ou huit arbres dont on ne pouvait reconnaître l'espèce s'éclairaient, bleutés et scintillants - c'était comme si la lumière irradiait de leur corps même, et le ciel en était, semblait-il, plus lumineux, d'une matière indéfinissable.



Puis Murakami Haruki:




Je décidai de marcher dans la direction des sons. J'avais envie de savoir d'où ils arrivaient exactement, et qui les produisait. Ayant déjà emprunté le sentier qui menait au sommet de la colline pour me rendre à la plage, je ne risquais guère de me perdre. Je verrais bien jusqu'où je pourrais aller.
Comme la lune éclairait brillamment le sentier, je n'avais aucun mal à avancer. la lumière vive dessinait des ombres aux contours compliqués entre les rochers, teignait la terre de couleurs improbables. Chaque fois que les semelles de mes baskets écrasaient un caillou, le son résonnait, amplifié, de façon peu naturelle. Au fur et à mesure de mon avancée, la musique se faisait plus claire. Elle venait bien de là-haut. Je distinguai les notes d'un instrument à percussion indéterminé, ainsi que d'un bouzouki, d'un accordéon et d'une flûte. Peut-être y avait-il une guitare aussi - mais pas de chants, pas de cris scandant la musique. Juste cette dernière qui continuait sans trêve, à un rythme détaché, presque monocorde.
J'étais partagé entre mon désir, de plus en plus vif, d'assister à cet étrange concert et le sentiment qu'il valait peut-être mieux que j'en reste éloigné. Une curiosité difficile à réprimer et une crainte instinctive se mêlaient en moi.


J'ai rarement lu des pages d'où émane une telle atmosphère de mystère et de magie, et où l'excitation mêlée d'appréhension des personnages, comme ensorcelés, est aussi bien rendue.
Ces deux auteurs excellent dans l'évocation du rêve éveillé, de mondes où la frontière se brouille entre réalisme et fantastique, état d'éveil et songe.

Miyazawa Kenji, Traversée de la neige, Le Serpent à Plumes coll. motifs
Murakami Haruki, Les Amants du Spoutnik, 10/18.

jeudi, avril 28, 2005

Les Gens de la rue des Rêves

Elle porte un joli nom, cette petite rue commerçante d'Ōsaka, dans la shitamachi (littéralement: "ville basse", les quartiers populaires). Et pourtant, un des personnages de ce roman, Satomi Haruta, jeune poète célibataire, et démarcheur par nécessité, qui y vit, porte un regard bien critique sur ses voisins :


Levant les yeux vers l'enseigne lumineuse, Haruta se gratta nerveusement la tête en faisant la grimace. "Aux commerces de la rue des Rêves..." Ca, on pouvait bien dire, pensait-il à chaque fois qu'il passait par là en rentrant du travail, qu'aucun des commerçants ainsi désignés n'était digne d'un pareil nom! Le patron du Tarôken, le restaurant chinois? Un cinglé du turf qui ne cessait de se quereller avec sa femme. Celui du pachinko, le Palais des Rêves? Lui, il n'avait qu'un rêve, c'était d'entrer au Lion's club - alors, il avait fait imprimer tous ses titres sur sa carte de visite[...]. Les Murata, le couple d'horlogers? Quand vous entriez dans leur boutique, ils vous jetaient des regards de rapaces et ne vous lâchaient pas avant de vous avoir fait acheter quelque chose, comme si tout dans la vie se résumait à faire de l'argent. Quant au jeune photographe, le bruit courait qu'il était homosexuel. La tenancière du bar La Charade, elle, n'employait que de beaux serveurs bien plus jeunes qu'elle, pour les mettre, mais jamais plus de trois mois, dans son lit. Les deux frères de la boucherie, enfin, avaient autrefois appartenu à la pègre. Inutile de chercher à en faire la liste, la rue des Rêves n'était faite que de gens chez qui une bizarrerie pouvait toujours en cacher une autre.


C'est que dans cette communauté presque villageoise les rumeurs vont bon train, les cloisons minces isolent peu et les disputes se terminent souvent dans la rue, sous les moqueries parfois cruelles des spectateurs. Mais il faut aller chercher derrière les apparences (un tatouage devenu gênant, un épais maquillage/camouflage , une réputation) pour découvrir qui sont vraiment les "gens de la rue des Rêves". C'est ce que fait Haruta, et nous avec lui, tout au long de ce roman dont chaque chapitre se focalise sur un des commerçants de la rue. Se trouvant mêlé plus ou moins involontairement à leurs vies , recueillant leurs confidences, il apprend à dépasser ses préjugés et à la fin du roman réalise pleinement l'importance des "relations "d'être humain à être humain" ".
Un roman humaniste donc qui parvient, avec réalisme mais tendresse, à rendre tous ses personnages (même les plus antipathiques) attachants, en nous faisant pénétrer au plus profond de leurs pensées et de leurs secrets, souvent douloureux. Et la rue des Rêves mérite son nom, car elle abrite bien tous leurs désirs, aspirations et regrets mêlés.
Cependant, les situations et les dialogues sont souvent comiques, car le décor est ici celui d'un Japon populaire, plein de vivacité, exubérant et blagueur, même si la traduction ne peut évidemment pas rendre le parler local. Dans sa préface, le traducteur Philippe Deniau fait le rapprochement avec le rakugo , "l'art des conteurs sur scène" (dont j'ignore à peu près tout).
Il nous apprend aussi qu'au Japon, ce type de roman constitué de chapitres-nouvelles est appelé "roman-omnibus", car pratique à lire dans les transports en communs, chaque partie pouvant se lire indépendamment, mais formant un tout indissociable. Un format qui ne peut que me plaire, la longue nouvelle - ou novella en anglais - étant mon genre préféré.
De Miyamoto Teru, j'ai aussi lu il y a quelques années La Rivière aux Lucioles , également un recueil de nouvelles , dont le magnifique "Fleuve de Boue" auquel je consacrerai un post un de ces jours.


en cours: The Lemon Table, Julian Barnes / Petits malentendus sans importance, Antonio Tabucchi.

jeudi, février 24, 2005

Next

Un nouveau nom pour ce blog, qui convient mieux au contenu. Il fait référence à une fascinante nouvelle de Miyazawa Kenji ( Place de Pollanno ).
On change complètement de sujet. Les textes des chansons de Brel sont de véritables petites nouvelles, leurs adaptations en anglais chantées par Scott Walker sont pas mal non plus:

Next

Naked as sin, an army towel
Covering my belly
Some of us blush, somehow
Knees turning to jelly
Next, next

I was still just a kid
There were a hundred like me
I followed a naked body
A naked body follwed me
next, next

I was still just a kid
When my innocence was lost
In a mobile army whorehouse
Gift from the army, free of cost
Next, next

Me, I really would have liked
A little touch of tenderness
Maybe a word, a smile
An hour of happiness
But, next, next

Oh, it wasn't so tragic
The high heavens did not fall
But how much of that time
I hated being there at all
Next, next Now I always will recall
The brothel truck, the flying flags
The queer lieutenant who slapped
Our asses as if we were fags
Next, ne xt

I swear on the wet head
Of my first case of gonorrhea
It is his ugly voice
That I forever hear
Next, next

That voice that stinks of whiskey
Of corpses and of mud
It is the voice of nations
It is the thick voice of blood
Next, next

And since the each woman
I have taken to bed
Seems to laugh in my arms
To whisper through my head
Next, next

All the naked and the dead
Should hold each other's hands
As they watch me scream at night
In a dream no one understands
Next, next

And when I am not screaming
In a voice grown dry and hollow
I stand on endless naked lines
Of the following and the followed
Next, next

One day I'll cut my legs off
Or burn myself alive
Anything, I'll do anything
To get out of line to survive
Never to be next
Never to be next.


(Brel/Shuman)

http://kouros.kapsi.fi/scott/?page=browse&bs=detailsArtist&saNameId=scottwalker

mardi, février 22, 2005

Mélange des temps

Dans la Grammaire Japonaise Systématique (t.1) de Reiko Shimamori, je lis:

Un étudiant confirmé en japonais peut s'étonner que, dans un texte qui parle d'une histoire révolue, on trouve autant de verbes à la forme du non-passé que ceux qui sont à la forme du passé. Le "mélange des temps" est chose courante en cette langue, et plus particulièrement dans les romans.
La forme du non-passé dans cet emploi particulier pourra être appelée "présent historique", ayant pour effet de présenter des événements passés comme si'ils étaient en train de se produire au moment où l'on parle. Si la forme du passé apporte objectivement un fait, le présent historique, lui, insiste sur sa reconnaissance subjective. L'emploi du non-passé permet au locuteur (ou à l'auteur), qui se place en esprit au moment même où s'est produit le fait en question, de donner à son récit une vivacité particulière.
Le mélange de la forme du passé et de celle du non-passé est aussi une question stylistique. En japonais, le prédicat se place toujours en fin de phrase. Pour un texte traitant de faits qui ont eu lieu dans le passé, toutes les phrases devraient normalement se terminer par -ta た (ou sa variante -da だ), ce qui pourrait éventuellement produire un effet de rime, mais sous un autre angle, cela aboutirait à la monotonie. Un auteur japonais prête particulièrement attention à la forme de la fin de chaque phrase, afin d'éviter cette monotonie. Ce qui est certainement une des raisons pour lesquelles la forme du non-passé des verbes est si fréquemment employée dans un récit.
Okina inu ga oikakete kuru! Kodomo wa muchû de hashitta.
大きな犬が追いかけて来る! 子供は夢中で走った。
"Un gros chien court après lui! L'enfant a courru désespérément."


Il semblerait que certains traducteurs français conservent ce mélange des temps en faisant alterner passé et présent, car il m'est arrivé de le rencontrer dans des romans (notamment de Sôseki je crois) et j'ai trouvé cela assez déconcertant. Je ne sais pas si cela donne au texte français la "vivacité" recherchée par les auteurs japonais... et la "rupture de monotonie" (qu'un lecteur occidental, peu habitué à ce procédé, ressentira particulièrement) n'équivaut-elle pas dans notre langue à un effet de "cassure" (et même d'étrangeté) bien plus important que dans le texte original ?


en cours ... : The Little Friend, Donna Tartt.

lundi, février 21, 2005

Chat-pitre 2

Devant Yu ayant immédiatement chopé un chou tombé par terre et ayant quelque mal à s'en dépêtrer, je pense évidemment à la scène du mochi dans Wagahai wa neko de aru ;-) ...



C’est maintenant ou jamais. Si je laisse fuir cette chance, il me faudra vivre jusqu’à l’année prochaine sans connaître le goût de ce que l’on appelle mochi. Tout chat que je suis, je comprends à cet instant une vérité profonde : l’occasion fait le larron […] Enfin, faisant porter tout mon poids sur le bol comme pour y tomber, je plante mes dents fermement dans un petit coin de mochi. Avec la vigueur que j’ai mise à mordre, j’aurais dû pouvoir couper n’importe quoi, mais à ma stupéfaction, mes dents restent immobilisées quand je tente de retirer ma prise ! J’essaie de mordre plus profondément, mais je ne peux plus remuer les mâchoires. Je me rends alors compte que les mochi sont des démons mais il est déjà trop tard. Comme un homme prisonnier dans un marécage s'enfonce plus profondément à mesure qu’il se débat pour en sortir, plus je mords, plus ma bouche devient lourde, et plus mes dents sont progressivement enserrées. Elles ont bien prise sur le mochi, mais celui-ci ne cède pas et je ne peux rien faire. L’esthète Meitei a fait un jour observer à mon maître qu’il est insondable ; c’était une sage remarque. Ce mochi est aussi insondable que mon maître. Je peux mordre et mordre, cela n’a pas de fin, comme la division de dix par trois. J’arrive à une deuxième vérité profonde dans ce tourment : « Tout être vivant peut pressentir par intuition si une action est appropriée ou non. » J’ai déjà découvert deux vérités, mais le mochi qui m’emprisonne en retire tout le plaisir, il happe mes dents qui me mettent au supplice comme si on les arrachait ; si je ne me hâte pas de couper ce morceau, O-San va arriver et les enfants, qui semblent avoir fini leur chanson, accourront certainement à la cuisine. Au comble du martyre, je secoue ma queue en tous sens, je dresse et couche mes oreilles, mais tout en vain ; d’ailleurs, ma queue et mes oreilles n’ont aucun rapport avec le mochi et je renonce quand je m’aperçois que je les agite en pure perte ; à la longue, je conclus que la seule chose à tenter est de repousser le mochi avec mes pattes de devant, et je donne d’abord quelques coups de ma patte droite près de ma bouche, mais le piège qui me retient ne se relâche pas pour si peu, je presse alors de ma patte gauche et je décris des cercles furieux avec ma tête, en prenant ma bouche comme centre, mais cette danse ne suffit pas à conjurer le démon. Puis je me dis que la patience s’impose et j’appuie alternativement à gauche et à droite ; mes dents restent toujours collées dans le mochi. « Ah, ça suffit ! » m’emporté-je, et j’utilise mes deux pattes ensemble. A mon grand étonnement, je réussis à me tenir sur mes pattes de derrière, avec la vague impression de ne plus être un chat. Mais cela n’a aucune importance dans ma situation et, prenant la résolution de lutter jusqu’à ce que ce diable de mochi lâche prise, je me racle le visage dans tous les sens. L’agitation furieuse de mes pattes de devant me fait parfois perdre l’équilibre, que je dois rattraper avec mes pattes de derrière, et je ne peux plus rester sur place ; je parcours ainsi toute la cuisine en bonds désordonnés. Modestie mise à part, j’arrive fort habilement à rester dressé sur deux pattes. Une troisième vérité m’illumine brusquement : « La nécessité rend ingénieux, c’est une grâce du Ciel. » J’ai été élu pour recevoir cette grâce, et je me débats toujours aussi violemment avec le mochi lorsqu’il me semble entendre un bruit de pas à l’intérieur de la maison. Quelle affaire si on me surprend dans cet état ! je redouble de fougue en sillonnant la cuisine, et les pas approchent. la grâce du Ciel m’a été mesurée un peu trop juste : je suis découvert par les enfants.
- Oh ! Le chat a mangé le zōni et il danse ! s’écrient-elles.
Natsume Sôseki,
Je suis un chat (chat-pitre 2)



en cours... : The Little Friend, Donna Tartt / Blue, Kiriko Nananan