dimanche, juin 05, 2005

Au fil des énigmes

Dans la préface à ce recueil de nouvelles, Antonio Tabucchi se dit irrésistiblement attiré par « les choses qui ne sont pas à leur place », les « méprises, incertitudes, compréhensions tardives, remords inutiles, souvenirs peut-être trompeurs, erreurs stupides et irrémédiables » , évoque l’idée que l’existence elle-même pourrait être un "malentendu".

Et en effet ses personnages s'interrogent sur le tour qu'a pris ou que pourrait prendre leur vie, se sentent comme en décalage. Ainsi les trois amis de la nouvelle éponyme "Petits malentendus sans importance", dont le destin va être infléchi par une erreur d'inscription en fac. Le narrateur de "Rébus" ou l'homme de main de "La relève de la garde" qui, à la faveur d'une éphémère rencontre amoureuse, entrevoient ce qui aurait pu être et ne sera jamais. D'autres tentent d'imposer à ce destin plus de cohérence, de le rectifier: la petite fille des "Charmes" cherchant à venger son père assassiné, le voyageur des "Trains qui vont à Madras" , ancien prisonnier des camps nazis, qui part en Inde "refermer le cercle de la vie" en tuant son bourreau. Ou bien l'acteur vieillissant de "Cinéma" jouant dans le remake d'un film qui fit sa gloire, et qui essaie d'en modifier le scénario, d'empêcher cette fois le départ de la femme qu'il aime.

La vie est pour eux une vaste énigme, un jeu dont le sens et le but leur échappent. Comme le gangster de "La relève de la garde", obéissant aux ordres compliqués d'une organisation criminelle; le narrateur adolescent des "Charmes" qui participe, sans les comprendre, aux rituels magiques de sa romanesque cousine; le restaurateur de vieilles voitures de "Rébus", qu'une mystérieuse comtesse menacée de mort entraîne dans une course-poursuite à travers la France puis qui disparaît sans lui laisser la clé de l'énigme. Désemparé, il ne lui reste plus qu'à faire appel à la sagacité d'un autre:
"Ainsi de temps en temps, rarement, devant un verre, je soumets l’énigme à un ami, je lui dis : je te propose de déchiffrer un rébus, voyons si tu y parviens" .
Cet autre, c'est le lecteur, qui est invité à "combler les vides entre les choses, à reconstituer une totalité". Car qu'est-ce que lire sinon combler les brèches, tisser du sens ?
Ce que fait l'universitaire arriviste de "La Rancoeur et les Nuages" qui rédige un article sur un poète hermétique : "pour lui qui les lisait, [les mots] ne contenaient aucun mystère, ils étaient clairs comme de l'eau, il se sentait en possession de la clef, pouvait les attraper et les tenir tous dans la paume de sa main, jouer avec eux comme avec les lettres en bois d'un alphabet pour enfant. Il sourit [...]. Le vrai poète, c'était lui, il le sentait."
Des personnages pirandelliens donc que l'écrivain abandonne au lecteur. A lui de parachever la création en assemblant les pièces ... et de savoir ce que renferme l'éléphant d'argent sur le capot d'une Bugatti Royale, les pages d'un inestimable manuscrit livré aux flammes par la veuve d'un écrivain célébré ("En attendant l'hiver"), d'imaginer pourquoi la soeur d'un écrivain mourant nourrit à son égard une telle haine ("Chambres").

Les récits elliptiques me plaisent et ici les zones d'ombre ne manquent pas. Dommage que que l'écriture de Tabucchi, érudite et sophistiquée (nombreuses références à Calderón, Machado, Henry James, Kipling, Baudelaire) manque de simplicité et que la description psychologique des personnages en soit parfois redondante, alourdie.
La nouvelle la plus réussie est à mon sens "Any where out of the world", bien qu'elle soit placée sous l'ombre "tutélaire" du Spleen de Paris (Baudelaire n'étant pas vraiment my cup of tea). Récit envoûtant non pas pour le piège existentiel (un peu convenu) qui se referme sur le narrateur, mais pour la description à la fois réaliste et rêveuse d'une Lisbonne crépusculaire.
Une nouvelle empreinte, comme les dix autres, de saudade, terme portugais désignant une nostalgie diffuse et douce - Tabucchi, professeur de littérature portugaise et traducteur de Pessoa, partage sa vie entre Florence, Paris et Lisbonne (heureux veinard...). Mais cette mélancolie évoque aussi l'univers de ses compatriotes Paolo Conte et Ettore Scola (Le Bal, la Famille)... Stations balnéaires hors-saison, voitures anciennes aux courbes de femme assise, visages émouvants d'actrices disparues, photos jaunies, gramophones grinçants... une ambiance très rétro qui a son charme mais qui, à hautes doses, se révèle un peu douceâtre à mon goût.

Petits malentendus sans importance (Piccoli Equivoci Senza Importanza), Antonio Tabucchi, 1985, collection 10/18, 192 p.

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