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mercredi, novembre 16, 2005

Le Gourmet solitaire

Les amateurs du mangaka Jirô Taniguchi le savent bien, chacun de ses albums est à déguster en prenant son temps. Qu'il y soit question de souvenirs d'enfance, d'arts martiaux, de littérature ou d'alpinisme, on ne s'y bâfre pas hâtivement d'images mais on goûte les moindres détails de son dessin si précis.
Et ça tombe bien, car son dernier opus traduit en français, sur un scénario de Masayuki Kusumi, met en scène un Gourmet Solitaire.
Comme dans L'homme qui marche, nous suivons les déambulations et les monologues de cet anonyme, curieux de tout et amateur de "plaisirs minuscules" , à travers divers quartiers de Tôkyô et quelques autres villes où l'emmènent ses affaires. Et où il se retrouve toujours, à diverses heures du jour et de la nuit, l'estomac dans les talons et donc à la recherche d'un endroit où se rassasier.
Chaque chapitre est donc consacré à la fois à un quartier, à un lieu emblématique de la restauration japonaise et à un plat typique, mêlant intimement géographie urbaine, sociale et gastronomique. Nous apprenons donc beaucoup en accompagnant le gourmet de nomiya (troquet) en sushi-bar, d'échoppe de rue en pâtisserie traditionnelle, en passant par un stade de baseball, un conbini (supérette), la terrasse d'un grand magasin, le Shinkansen, la cafétéria d'un parc tranquille, un restaurant de bord de mer...
Car la cuisine populaire japonaise ne se limite pas, loin de là, aux sushi. Notre homme déguste ainsi la gelée de haricots noirs, les manjû, les bols de riz garnis d'anguille ou de porc sauté, l'oden, le yakiniku, les takoyaki, les udon, un bentô chinois, un plat de curry... Il goûte, est souvent agréablement surpris, détaille et commente chaque élément de son repas, son goût et sa consistance, avec une précision de connaisseur, mais aussi avec un enthousiasme gourmand lequel chacun (ou presque) peut se reconnaître ^^. Et tout comme nous, cela fait resurgir en lui des souvenirs de saveurs oubliées, remontant à l'enfance (ici la madeleine est une bouchée d'épinards bio un peu coriaces, une bouteille de lait aromatisé au melon dans un distributeur... ).
Ces haltes gastronomiques sont aussi le prétexte à une (re)découverte de la mosaïque de quartiers de Tôkyô, San'ya, Kawasaki, Ginza, Ikebukuro, Akihabara, quartiers populaires ou branchés, industriels ou huppés, tranquilles ou vibrants d'activité. Le gourmet est certes solitaire, mais il aime partir à la rencontre de leurs habitants disparates, au contact desquels il continue à découvrir, s'étonner et dépasser ses préjugés, s'amuser, s'indigner, s'apitoyer et se souvenir. La chaleur des rapports humains imprègne donc cet album comme souvent chez Taniguchi, même si ses héros choisissent de marcher seuls (dans les rues qui se donnent ^^).
En bonne Tintinophile, ce qui m'a plu tout de suite chez Taniguchi c'est la filiation ligne claire, la simplicité avec laquelle sont dessinés les personnages (qui facilite l'identification avec eux) contrastant avec la profusion de détails des décors, donnant si bien vie à un environnement urbain ou naturel. Cependant, pour la nourriture, ici, la magie de sa plume opère moins. Car difficile d'en restituer la nature fugace avec un trait d'une telle précision ! Ses "portraits" de plats occupant des cases entières évoquent même , dans leur perfection un peu froide, les fac-similés en silicone qu'exposent les restaurants japonais dans leurs vitrines. Mais il y a finalement à cela une curieuse pertinence. Serait-ce volontaire ? Et ce sont plutôt les mots du gourmet ici qui nous mettent en appétit.
Pour une description de nourriture toute en sensualité, voir bien sûr les passages de L'Eloge de l'Ombre que consacre Tanizaki au yôkan, à la soupe miso ...


Le Gourmet solitaire (Kodoku no gurume), Jirô Taniguchi, Masayuki Kusumi (1997), Casterman collection Sakka, 2005, 198 p.

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