pollanno

lundi, mai 16, 2005

The Lemon Table

Were you as young as you felt or as old as you thought ?("Hygiene")

Onze nouvelles ayant pour thème le vieillissement, cela peut sembler à priori rébarbatif mais il n'en est rien pour The Lemon Table, de Julian Barnes.
Romancier assez prolifique, il ne s'agit ici que de son deuxième recueil de nouvelles. Avec celui-ci, qui vient de paraître en poche chez Picador (mais pas encore traduit en français), on découvre pourtant un nouvelliste hors pair, qui navigue avec aisance entre divers genres (fiction, monologue, biographie romancée, récit épistolaire), d'une époque, d'un milieu, d'un lieu à l'autre(de la banlieue de Londres des années 60 aux rives d'un lac suédois au 19e siècle). Une virtuosité de l'écriture qui n'a rien de l' exercice de style, mais qui permet onze approches différentes , toutes en précision, intelligence et humour , du même thème.

La vie d'un homme qui défile, en trois visites, à des âges différents, chez le coiffeur ("A Short History of Hairdressing") . Une histoire d'amour impossible dont les protagonistes décident de mettre dorénavant leur coeur en hibernation ("The Story of Mats Israelson"). Les rencontres de deux vieilles amies dans une cafétéria américaine, et les souvenirs qu'elles égrènent, entre illusions et secrets inavouables ("The things you know"). Les virées annuelles à Londres d'un officier en retraite ("Hygiene"). Le dernier amour de Tourgueniev pour une jeune actrice ("The Revival"). La croisade lancée par un amateur de concerts classiques contre les spectateurs trop bruyants ("Vigilance")....

Nostalgie résignée ou amère d'une jeunesse et d'amours perdues, dégradation physique et mémoire en déroute, tentative de stopper la fuite du temps, aléas du désir, manies qui s'installent, illusions qui se dissipent... tout cela est évoqué sans que The Lemon Table verse dans le pathos. Car la gravité se double presque toujours d'humour (selon les nouvelles, décliné en ironie douce ou plus acide, comique réaliste, auto-dérision, tragi-comique, commentaire de biographe irrévérencieux) , comme ultime moyen de défense, de distanciation, contre les maux évoqués plus haut.
The Lemon Table s'ouvre par une des nouvelles les plus amusantes du recueil: "A Short History of Hairdressing", où une visite chez le coiffeur s'apparente à une séance de torture:


Now the torturer-in-chief had the clippers out. That was another bit Gregory didn’t like. Sometimes they used hand-clippers, like tin-openers, squeak grind squeak grind round the top of his skull till his brains were opened up. But these were the buzzer-clippers, which were even worse, because you could get electrocuted from them. He’d imagined it hundreds of times. The barber buzzes away, doesn’t notice what he’s doing, hates you anyway because you’re a boy, cuts a wodge off your ear, the blood pours all over the clippers, they get a short-circuit and you’re electrocuted on the spot. Must have happened millions of times. And the barber always survived because he wore rubber-soled shoes.

Traduction maison:

Le tortionnaire en chef brandissait à présent la tondeuse. Encore un truc que Gregory n’aimait pas. Ils se servaient parfois de tondeuses mécaniques ressemblant à des ouvre-boîtes, comme pour découper le sommet de son crâne - scrouik scrouik scrouik - et mettre son cerveau à nu. Mais il s’agissait ici d’une tondeuse électrique, ce qui était encore pire, car on pouvait se faire électrocuter. Il avait imaginé la scène des centaines de fois. La tondeuse bourdonne, le coiffeur ne fait pas attention à ce qu’il fait, de toutes façons il vous déteste parce que vous êtes un jeune garçon, il vous tranche un gros bout d’oreille, le sang se répand sur la tondeuse, elle fait court-circuit et vous êtes électrocuté sur le champ. Ca avait du se produire des millions de fois. Et le coiffeur, lui, avait toujours survécu parce qu’il portait des semelles en caoutchouc.



Le recueil se clôt de façon plus sombre avec "The Silence", qui évoque les derniers moments du compositeur Sibelius. Ici point de tentative d'échapper à l'inévitable, mais au contraire désir de s'assoir à la "Lemon table" , table d'un café berlinois où il est obligatoire de parler de la mort (dont le citron est le symbole dans la Chine ancienne). Et aspiration du musicien, et de l'homme usé, au silence final.


When music is literature, it is bad literature. Music begins where words cease. What happens when music ceases? Silence. All the other arts aspire to the condition of music. What does music aspire to? Silence. In that case, I have succeeded. I am now as famous for my long silence as I have been for my music.




en cours...: Kendo, la voie du Sabre ou la révolution du savoir-être, Pierre Delorme (trèèèès agaçant) / Le Cap, Nakagami Kenji.