vendredi, mai 26, 2006

L'Automne de Chiaki

Bon, malgré une ingestion massive et multi-quotidienne de théobromine, je lambine de plus en plus pour mettre ce blog à jour.
Ce n'est pas que je lise moins, au contraire. C'est plutôt de regarder la pile croissante de bouquins à chroniquer qui déclenche en moi un accès de flemme aigüe, en face de laquelle la théobromine montre ses limites . Langueur un peu comparable à celle qui peut vous saisir en contemplant les kanapoutz chancelant dans l'évier...
Mais comme parmi ces bouquins il y en a de formidables et d'autres franchement pas mal, qu'il vous faut vraiment connaître, me voici de retour.
Avec L'Automne de Chiaki, de Kazumi Yumoto, dont j'ai déjà chroniqué le premier roman pour adultes, La Ville au Crépuscule. Les deux romans ont beaucoup en commun, car Yumoto y explore le même thème: la relation des enfants à la mort.
L'Automne est comme le pendant lumineux de la Ville, moins oppressant et claustrophobique, comprenant de plus un élément magique. Ce roman est publié dans la collection Jeunesse du Seuil mais est franchement destiné à un public ado voire adulte.
Comme dans la Ville, le narrateur, dont on devine le mal-être présent, revient sur un épisode de son enfance. Chiaki, 25 ans, apprend la mort d'une vieille femme. En se rendant à ses funérailles, elle se souvient...
Elle avait 6 ans quand son père mourut dans un accident de voiture. Sa mère, sombrant dans la dépression, l'entraîna dans ses errances à travers la ville. Jusqu'à ce que leurs pas, par une journée de canicule, les mènent au "Peuplier":

Par dessus les toits, un arbre plus élevé qu'un poteau électrique se détachait nettement. On ne sentait pas la moindre brise, mais son feuillage dans les hauteurs vacillait en frémissant: rien qu'à le voir, on cessait de transpirer.
"Allons jusqu'à cet arbre, proposa maman."

Et c'est ainsi qu'elles emménagent à la résidence du Peuplier, un bâtiment décrépit, tenu par une mystérieuse vieille dame, veuve d'un professeur d'université.

Son visage très disgracieux évoquait Popeye, c'était même son portrait craché. Mais ses yeux qui roulaient au fond de la vallée formée par le front et les joues, me révélaient que c'était Popeye transformé en méchant après absorption d'une drogue.

Cette laideur intimide d'abord Chiaki, mais des liens vont progressivement se former entre elles. La vieille dame lui révèle un jour son secret: le tiroir supérieur de sa commode est bourré de lettres que lui confient les gens. A sa mort, elle les transmettra aux défunts, en "facteur de l'au-delà". Chiaki va ainsi commencer à écrire à son père disparu et peu à peu surmonter le déchirement du deuil...
Car comme dans La Ville, lorsqu'un enfant se retrouve face à la mort, une vieille personne lui sert d'intermédiaire. Un être repoussant et fascinant, mystérieux et réconfortant, à la fois chamane, proche du monde des esprits, et substitut de parents absents, lointains ou disparus.
Yumoto sait décrire les angoisses de Chiaki avec sensibilité et sans mélo. De même, pas de rose bonbon pour peindre le personnage de la vieille propriétaire, parfois vieille dame indigne, près de ses sous et gourmande. Mais là où la Ville était d' un réalisme parfois sordide dans son approche de la vieillesse, l' Automne est empreint d'une sorte de magie, celle qui naît de la perception du monde par un enfant.
Dans l'univers où vit Chiaki, les bouches d'égoût cherchent à vous avaler, le père disparu est parti converser avec le Lapin sur la Lune, la statue du Christ dans une église est étrangement expressive, les humains se dissimulent sous des masques d'animaux, le Peuplier est une présence vivante et bienveillante... Sur ce monde magique règne bien sûr la vieille dame, sorcière tapie dans un antre sombre et poussiéreux, plein de grimoires et de statues de dragon, où flottent des odeurs médicinales... « Mon intérêt pour elle relevait d’une envie d’avoir peur » .
Mais cette magie est telle un voile prêt à se déchirer, au gré des déceptions et chagrins enfantins. Puis à se redéposer sur le monde des adultes, au moment où l'on s'y attend le moins, donnant au roman une fin très belle et étrange...Car cette histoire de lettres, n'était-ce vraiment que le truc trouvé par la vieille dame pour alléger le chagrin de Chiaki ? Je n'en dirai pas plus...
J'ai également aimé la description de la vie quotidienne dans cette pension délabrée, dont les locataires folklo m'ont assez fait penser au très bon manga de RumikoTakahashi, Maison Ikkoku. Un mode de vie encore rythmé par les saisons, sous le peuplier tutélaire, dans un quartier populaire où le lien social, amical se substitue aux liens familiaux. Mais menacé par l'avancée inexorable des bulldozers des promoteurs... Et là on pense à l'Orme du Caucase, de Taniguchi...


L'automne de Chiaki (Popura no aki), Kazumi Yumoto,1997, Seuil, 2004, 160 p.


à suivre: Je suis vivant et vous êtes morts, Emmanuel Carrère.

lundi, mars 20, 2006

Konjaku monogatari shū,今昔物語集

Le monument littéraire du Japon médiéval qu'est le Genji Monogatari occulte quelque peu un autre ouvrage majeur de la période Heian, le Konjaku monogatari shū. C'est à dire "Recueil de récits du temps qui est maintenant passé ".*
Ces 1059 contes de Chine, d'Inde et du Japon**, s'ouvrant tous par la formule "Ima wa mukashi" ( c'est maintenant du passé), furent compilés par le poète et écrivain Minamoto no Takakuni au 11e siècle. La rédaction du recueil a elle-même sa part de légende, puisqu'on dit que ces histoires lui auraient été contées par des passants, au bord de la rivière Uji. D'où peut-être l'écriture "dans une langue assez rude et populaire, souvent même "rabelaisienne" de cet ouvrage qui " fut rédigé pour l'instruction religieuse et morale du peuple selon la philosophie bouddhique.Ces contes sont infiniment précieux pour l'étude de la société à l'époque de Heian en ce qu'ils décrivent avec précision la vie des gens humbles, et pas seulement celle de l'aristocratie." ***

Cinq contes japonais en étaient lus samedi dernier dans l'émission Fiction Mauvais Genre, sur France Culture. Même si, comme moi, le nom Konjaku Monogatari ne vous disait à priori pas grand-chose, ces histoires vous sembleront familières s'il vous arrive de lire des légendes japonaises.

1.Comment un vieux coupeur de bambous trouva une petite fille et l'éleva.
Il s'agit en fait de la très célèbre légende de Kaguyahime, la Princesse de la Lune, la petite fille trouvée dans un tronc de bambou et élevée par un vieux couple, qui devient en grandissant d'une très grande beauté et éconduit de nombreux prétendants.

2.Comment l'épouse d'un homme, après qu'elle fut morte, rencontra son ancien mari.
Cette histoire d'abandon conjugal, d'ambition et de remords a été reprise par Lafcadio Hearn dans Kwaidan, et portée à l'écran de façon très impressionnante par Kobayashi dans le film du même nom. Elle rappelle également Contes de la lune Vague après la Pluie, de Mizoguchi.

3.Histoire du ministre du centre Takafuji.
Là par contre, je ne connaissais pas. Egaré lors d'une partie de chasse, le fils d'un ministre est hébergé par de pauvres paysans, et tombe sous le charme de leur fille, d'une grande beauté. Mais ils doivent se séparer... Ce qui est drôle dans cette histoire, c'est qu'on attend un dénouement fantastique... qui ne vient pas. Peut-être parce que j'avais à l'esprit une autre nouvelle de Hearn, très similaire, mais où il est question de princesse fantôme.

4.Histoire de la tombe aux baguettes au pays de Yamato.
Une brève histoire d'une étrangeté et cruauté presque surréalistes. Où une femme épouse sans le savoir la créature qui vit au fond de son flacon d'huile pour les cheveux ....

5.Histoire de la voleuse inconnue.
Un conte avec des tours et des détours, où un homme se laisse prendre au piège d'une femme séduisante qui l'initie au vol de trésor. Serait-ce un démon ?

Comme on l'a vu, ces histoires ont un intérêt littéraire et documentaire. Mais tout comme les contes occidentaux, elles sont aussi porteuses d'une morale plus ou moins apparente. Pour la 2e et la 3e, éloge de la fidélité et de la constance. Dans la 4e et la 5e, on avertit des dangers de la curiosité, et on met en garde contre ces créatures de perdition que sont les femmes! Par contre, pour le premier conte, le délicat et énigmatique Kaguyahime, c'est plus flou... Peut-être cette histoire de princesse lunaire égarée sur terre est-elle une parabole bouddhique sur les notions d'impermanence et de monde illusoire ? Le 4e, lui, ferait le régal des psychanalistes en reprenant ce mythe universel de l'irrésistible curiosité de l'époux/épouse pour la nature véritable de son conjoint (cf Eros et Psyché, Barbe-Bleue, Mélusine...) . Un désir de savoir qui se paie toujours très cher...
Tout cela m'a rappelé l'impression bizarre que me laissaient toujours les contes chinois quand j'étais gamine. J'en avais un gros recueil, mais je l'ouvrais rarement car à l'opposé des contes de Perrault et de leurs dénouements en général heureux, ces histoires cruelles et énigmatiques de séparation, d'abandon, de tortures et de mort avaient de quoi traumatiser...

Le Konjaku Monogatari n'a pas été traduit intégralement en français, mais on peut retrouver certains de ces contes dans:

Histoires fantastiques du temps jadis , traduit par Dominique Lavigne-Kurihara, Philippe Picquier Poche, 2004, 288 pages (photo).
Ce sont les contes qui étaient lus dans l'émission, que vous pouvez réécouter pendant 1 mois sur le site de Radio-France. S'ils ne sont plus en page d'accueil, allez chercher dans les archives... http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/fiction/index.php

Histoires qui sont maintenant du passé , traduit par Bernard Frank, Gallimard Collection Connaissance de l'Orient, 1987, 336 p.


*Konjaku est la lecture on (chinoise) des caractères 今 ( ima, maintenant) et 昔 (mukashi, passé). 物語, monogatari, veut dire récit et 集, shū , recueil .
** La majorité de ces récits concerne le Japon, avec 736 contes.
*** in Le Japon, dictionnaire et civilisation, Louis Frédéric, coll. Bouquins.

samedi, mars 11, 2006

Transfictions

Chaque année ou presque, je m'arrange pour scrupuleusement louper la venue d'un auteur qui m'intéresse au festival de SF/fantastique Les Utopiales, qui se tient à Nantes en novembre.
En 2004, ce fut Poppy Z. Brite et je m'en mords encore les doigts :-/. Et en 2005, Johanna Sinisalo, oui, celle qui fit couler tant d'encre virtuelle sur ce blog et que j'aurais donc aimé apercevoir et entendre! J'aurais peut-être pu lui poser (dans un finlandais fluent) des questions extrêmement pertinentes (et déstabilisantes hin hin hin) sur Jamais avant le coucher du soleil... Mince alors.
Que retenir du festival de cette année ? Pas grand chose mis à part la projection en compétition du film Ashura, un chambara entre théâtre traditionnel et Buffy the Vampire Slayer (le héros est un chasseur de démons qui fait acteur de kabuki dans le civil). Ce qui a marqué ma mémoire de cinéphile futile étant le look cuir-tu-m-attires du bad guy , dont chaque mouvement s'accompagnait en conséquence d'un réjouissant crrr de canapé en skaï. Du kitsch pyrotechnique et un peu longuet mais plutôt distrayant par un après-midi pluvieux.
La chose la plus intéressante que j'ai ramenée de ma visite au festival est un livre de Francis Berthelot , Bibliothèque des Littératures de l'entre-monde,guide de lecture, les transfictions. J'ai appris par la suite que l'auteur dédicaçait juste derrière moi mais bien sûr, je ne l'avais scrupuleusement pas vu ^^' ...
Dans ce guide, Berthelot baptise "transfictions" ces oeuvres habituellement nommées "ovnis littéraires ", les définit et les analyse. Il propose ensuite une sélection d'une centaine d'entre elles particulièrement représentatrices du genre. Si le mot "genre" peut être employé pour traiter d'ouvrages qui, justement, échappent à tout classement.

Il existe entre littérature générale et littératures de l'imaginaire une zone frontalière qui possède sa logique propre: la zone des transfictions.[...] en donner une définition univoque serait aussi difficile que contraire à leur esprit même.

Car les "transfictions" se démarquent de la littérature générale, soumise aux lois de la réalité, et des littératures de l'imaginaire, très codifiées (merveilleux, fantastique, SF...). Qu'ont-elles donc en commun, ces oeuvres très diverses ? La transgression.

Loin des conventions de genre et au delà des singularités d'oeuvre ou d'auteur,les transfictions ont pour point commun la volonté de déréaliser le récit.[...] en introduisant dans l'histoire des éléments qui dépassent le monde ou nous vivons [...] ensuite, en déconstruisant le discours (transgression des lois du récit).

Q
uelque soit l'auteur, la nationalité, l' époque, on y retrouve donc une distortion des lois naturelles (temporelles, scientifiques, reprise de mythes, création de mondes imaginaires) et des codes établis du récit (audaces narratives, éclatement de la structure, nature du narrateur...). En "dépassant les contraintes de genre", elles dépeignent une "réalité qui dérape". Selon Berthelot, les transfictions sont porteuses d'un certain esprit subversif et surtout de sens, plus en tout cas que les oeuvres fantastiques classiques. On peut être d'accord ou pas avec cette définition, mais on doit reconnaître que la démonstration est plutôt convaincante. Et, fait appréciable pour un bouquin de critique littéraire, ce n'est du tout jargonnant et donc plaisant à lire.
Cette définition est suivie d'un très instructif panorama géographique et historique des auteurs "transfictionnels". Europe, Amériques, Asie ... cela va de Aymé à Murakami Haruki, en passant par Blixen, Buzzati, Matheson, Kafka, Saint-Exupéry, Ballard, Fleutiaux, Ogawa, Auster, Borges, King, Queneau, Garcia Marquez, Pynchon, Vian... On apprend avec surprise que Gaston Leroux,Yourcenar, Faulkner, Woolf ... en font partie.
Amatrice de guides de lecture, j'ai particulièrement apprécié la sélection d'une centaine d' oeuvres qui comprend aussi bien celles des "pointures" plus haut citées que celles d'auteurs (souvent francophones) moins connus . Des critiques qui n'ont rien de cette impitoyable autopsie littéraire si souvent opérée par les universitaires, et vous donnent donc vraiment envie de (re) lire et découvrir!
Relire Perutz, Dick, Lovecraft, Calvino....Découvrir Borges (ben oui j'ai honte), Meyrink, Paasilina, J.B Evette, Iain Banks et pas mal d'autres...Ca m'a aussi rappelé des livres que j'avais bien aimés et un peu oubliés comme Le mont analogue ou Le pays où l'on n'arrive jamais ...
Comme Berthelot le prévoit, le lecteur peut "s'étonner de la présence de tel texte mineur et de l'absence de tel chef d'oeuvre". Perso, j'ajouterais donc à cette sélection les grands absents que sont d'abord Angela Carter, reine du réalisme magique, auteur de merveilleux romans et trop souvent réduite, comme dans ce guide, à la célèbre Compagnie des Loups . Et ensuite Miyazawa Kenji, dont j'aime beaucoup la personnalité et l'oeuvre, qui se situe justement à la frontière entre rêve et réalité.

Bibliothèque de l'Entre-Mondes, Guide de lecture, les transfictions,
Francis Berthelot, Folio SF, 2005, 335 p.

prochaine critique: L'automne de Chiaki, Yumoto Kazumi.

lundi, février 20, 2006

Chroniques à venir... lu, en cours, à lire ...

Eh non, Pollanno n'a pas sombré dans l'oubli ni l'hibernation marmottesque. Négligé pour cause de taf jusqu'aux yeux, mais quelques jours de vacances et une mise sous perf de chocolat noir-noisettes Monop' (the very best! Arôme prononcé, bien cassant, équilibre réussi entre amer et sucré, pas trop fondant...), euh tout ça disais-je devrait me permettre de rattraper les chroniques en retard.
Voici donc ce qui s'accumule sur, sous et à côté de ma table de chevet et dont je vous parlerai dans les semaines qui viennent. Comme vous le voyez, c'est un peu tous azimuts et il y a du à boire et surtout à manger ;-) .

mercredi, janvier 11, 2006

L'arbre du voyageur

Ca faisait un bout de temps que je voulais lire Hitonari Tsuji et particulièrement le célébré Bouddha Blanc (prix Fémina étranger 1999). Mais c'est finalement par L'arbre du voyageur, sorti récemment en poche, que j'ai commencé. Un roman qui ne m'a pas vraiment emballée, même si je l'ai lu en une journée et presque d'une seule traite.
L'histoire d'abord: le narrateur, après la mort rapprochée et prématurée de ses parents, part à la recherche de son frère aîné, Yûji, qui a quitté le foyer familial depuis 10 ans et ne s'est plus manifesté depuis. Coutumier des fugues depuis son enfance, anticonformiste et énigmatique, il lui avait déclaré un jour, peu avant de disparaître :"toi et moi, nous sommes frères sur le plan physique, mais sur le plan de l'âme nous sommes des étrangers. Nous sommes juste des passagers embarqués par hasard sur le même navire".
Ne croyez surtout pas la 4e de couverture qui annonce une "quête initiatique à travers les lieux cultes d'un Tokyo ultra-branché, [où] il va découvrir tous les dangers qui guettent le " voyageur " égaré dans le monde moderne : la violence, la drogue, les sectes...". Si quête initiatique il y a, les décors sont tout ce qu'il y a de plus anodin voire paisible (un square, un appartement abandonné, la terrasse d'un grand magasin, un studio d'étudiante, divers izakaya et restaurants). Mis à part peut-être une vague histoire de cueillette de marijuana sauvage en pleine cambrousse et une boîte de nuit surpeuplée, où est la branchitude ? Même si l'auteur vient des milieux rock et que ses héros sont des marginaux, on n’est pas chez Murakami Ryû, loin de là.
Le roman s'affiche comme une réflexion sur l'identité à la fois simple et compliquée... (dixit le capitaine Haddock). Banale car il s'agit ici des difficultés à se construire une identité adulte au sortir de l'adolescence, de la nécessité de se trouver des modèles puis de s'en détacher ensuite, au risque de perdre tous ses repères. A travers Yûji, c’est donc à la recherche de lui-même que part le narrateur. Le mélange d'attraction et de répulsion qu’il éprouve pour son frère, perçu tantôt comme le "point d'ancrage" qui le fait vivre depuis toujours, tantôt comme la présence qui l' "empoisonne de l'intérieur depuis l'enfance", sonne assez plausible.
S'il se limitait à l'étude de cette quasi gémellité, de ces "deux aimants se repoussant mutuellement", le roman serait intéressant (à défaut d'être original...). Mais, par excès d'ambition j'imagine, il se perd rapidement en considérations sur l'identité en général, abordant en vrac la métempsycose, le questionnement existentiel, la vie par procuration, comment vivre sa différence dans un milieu aussi conformiste que la société japonaise, l’aliénation et le désir de liberté... En juste 200 pages, le tout est donc au mieux confus, au pire simpliste.
Le thème de la poursuite d’un fantôme est traité de façon décevante. Le jeu de piste qui doit mener – ou pas – le narrateur à Yûji, est semé d’indices, de rencontres, de situations censés l’éclairer sur la personnalité du disparu. Or, ces éléments visiblement symboliques sont si peu développés qu’on s’interroge sur leur véritable utilité dans l’intrigue… Ainsi le fameux « arbre du voyageur », donnant son nom au roman, devrait logiquement avoir une signification… que j’ai cherchée en vain !
On a donc l’impression que le flou qui entoure cette quête doit plus à un manque de cohérence narrative qu’à la volonté d’entretenir le mystère. Mystère de toute façon flingué par une fin peu subtile (et qui se veut pourtant ambiguë), que je ne révèlerai pas ici.
Vous l’avez compris, j’ai trouvé l’intrigue mal fichue, mais j’ai quand même apprécié le talent de l’auteur à créer des ambiances à la fois poétiques et banales, telle celle régnant sur la terrasse déserte d’un grand magasin tokyoïte, paradis décrépit mais ensoleillé, havre de silence au dessus du vacarme de la ville. Et cela ne m’a pas donc pas dissuadée de lire Le Bouddha Blanc !


L'arbre du voyageur (Tabibito no ki), Tsuji Hitonari, 1992, Folio, 2005, 199 p.

mercredi, décembre 21, 2005

Conte d'hiver

Encore un petit livre qui nous entraîne dans des contrées enneigées, mais dans un contexte beaucoup plus paisible que la saga de Gisli. Je n'avais jamais rien lu de Matthieu Ricard, moine et ambassadeur du bouddhisme tibétain en France. Son dernier ouvrage, La Citadelle des Neiges, n'est pas un essai mais, comme l'annonce la page de garde un "conte spirituel".
L'histoire est donc le parcours spirituel d'un jeune garçon bouthanais, Détchèn, ("Félicité de Diamant") qui quitte son hameau pour rejoindre la communauté d'ermites de la Citadelle des Neiges, un lieu mythique, splendide, isolé au milieu des plus hautes cimes. Sa rencontre avec le maître Tokdèn Rinpoché va le mener sur le chemin de l'Eveil.
L'écriture emprunte à la précision du documentaire (la vie quotidienne des montagnards) et à la simplicité du conte, elle se met à l'image de ce pays où le concret et la nature prennent la couleur du merveilleux, pour peu que l'esprit soit attentif à toutes les manifestations du vivant. La magnifique panthère des neiges apparue un matin au bord d'un lac est-elle réelle, ou une déité de la montagne ?
Ce conte peut être lu comme une introduction au bouddhisme, dont tous les grands principes et pratiques sont passés en revue: l'impermanence, le non-attachement, la compassion, le samsara, la méditation, la retraite spirituelle, l'Eveil.... La voix du maître Tokdèn Rinpoché s'adresse bien sûr autant au lecteur ignorant tout du bouddhisme qu'au jeune Détchèn, pour enseigner ce qui est plus une façon de vivre au mieux sa vie, qu'un dogme ésotérique.
Souviens toi des paroles du Bouddha: "Je t'ai montré le chemin de la délivrance. C'est à toi de le parcourir."
Une sorte de petit guide d'initiation donc, qui ne verse pas pour autant dans le prosélytisme ou dans le coaching lourdingue des si anglo-saxons self-help books .
Ceux qui s'intéressent déjà au bouddhisme et aux cultures himalayennes se retrouveront en terrain connu et n'apprendront probablement pas grand chose de nouveau. Mais ce qui est touchant et donne vie à l'histoire fictive de Détchèn, c'est de percevoir en filigrane le témoignage bien réel de l'auteur, surtout quand il évoque l'amour et la reconnaissance éprouvés par le jeune garçon envers son maître spirituel. A l'inverse de chez Miura Kiyohiro, les doutes accompagnant ce type de cheminement ne sont par contre pas abordés, Matthieu Ricard choisissant de mettre en relief la curiosité et l'émerveillement de celui qui découvre.
On peut regretter que la fin survienne un peu brutalement, laissant un Détchèn devenu jeune homme en pleine route, au propre comme au figuré, alors que l'auteur fait allusion à son exceptionnelle destinée adulte.
Plusieurs détails de ce conte bouthanais m'ont en tout cas fait penser à la célèbre nouvelle allégorique de Izumi Kyôka, Le Saint-Homme du Mont-Koya (dont la non-disponibilité en français est incompréhensible soit dit en passant...). Pour rejoindre la Citadelle, Détchèn et son guide franchissent une étouffante forêt infestée de sangsues. Le moine de Kyôka connaît exactement la même épreuve lors de sa traversée des monts Hida. A moins que Matthieu Ricard ait fait ici un clin d'oeil à l'auteur japonais, la forêt aux sangsues semble être un élément de la mythologie bouddhique, symbole transparent des pensées néfastes ralentissant l'âme dans sa progression vers l'Eveil. C'est drôle que cette image corresponde tout de même à une réalité, la jungle himalayenne...


La Citadelle des Neiges, Matthieu Ricard, NiL Editions, 2005, 139 p.

mercredi, novembre 30, 2005

Au pays de Gísli ...

Il y a quelque temps, après avoir constaté que ma connaissance de la littérature nordique se limitait aux (excellentes) oeuvres de Selma Lagerlöf, j'ai fait un petit shopping dans ce sens: Sinisalo, Blixen et un peu de saga islandaise dans la collection folio à 2 €.
Je dis "un peu de", car je n'aurais pas poussé le vice jusqu'à m'attaquer à un volume entier.
Car pour moi, à priori, la saga, c'était un peu la version en prose d'un arbre généalogique. Une litanie de noms, un style sec émaillé d'innombrables répétitions, peu propre à stimuler notre imagination. En bref, une littérature ingrate à destination des historiens mais pas d'un lecteur lambda moderne. Donc commençons par un échantillon ... Eh bien, agréable surprise, ce fut une lecture brève mais captivante car très dépaysante!
Ce qui m'a le plus intéressée, ce n'est pas particulièrement "l'histoire de vaillance, d'amour et de mort dans le monde rude des fiers guerriers vikings" vantée par la 4e de couv avec des accents très hollywoodiens. Ce n'est pas non plus le personnage central, Gísli Súrsson, héros assez classique de la littérature épique, d'une force, d'une bravoure et d'une rectitude morale hors du commun. Quoique comme le souligne le traducteur Régis Boyer, ce soit un personnage romantique avant l'heure, persécuté par le destin, torturé par des rêves prémonitoires...
Cette histoire de vendetta, de beau-frère assassiné à venger, de poids de l'honneur et de la filiation, cette traque qui n'a que la mort comme issue, tout ça pourrait provenir des bords de ma Méditerranée natale ;-)... Pourquoi d'ailleurs les sociétés les plus soumises aux codes d'honneur sont-elles des sociétés insulaires ?
Non, ce qui m'a plu et vraiment dépaysée dans cette saga, c'est le décor, l'étrangeté de cette société islandaise du Xe siècle où la sauvagerie la plus élémentaire coexiste avec un protocole de politesse élaboré et une organisation politique et sociale étonnamment méticuleuse! On y a la hache et la lance facile et le bannissement (que Gísli subira) y équivaut à une mort lente, mais en même temps cette société comporte une forme primitive de sécurité sociale... Les femmes sont échangées lors des (re)mariages comme des marchandises, mais elles détiennent le pouvoir de divorcer à leur gré. L'esprit et la parole y sont utilisés comme des armes redoutables: on ridiculise son ennemi en exposant en place publique une statue le représentant dans une posture obscène et humiliante. Ou on lui adresse une vísa, pas un rectangle de plastique ^^ mais une déclaration en vers dans un style énigmatique, un avertissement que lui seul peut comprendre. J'ai découvert ainsi beaucoup de curieuses coutumes, et les notes de Régis Boyer étaient là pour éclaircir certains passages.
Bien sûr il est difficile au départ de s'y retrouver dans cette myriade de personnages portant souvent le même nom, entre tous ces Thorkell, Thorgrímr, Vesteinn, Audr ... Cela dit on y arrive assez bien au prix d'une petite gymnastique mentale. Au moins les auteurs de sagas ont ici fait dans la vraisemblance et le réalisme. Y a t'il des romanciers contemporains qui donneraient à plus de deux personnages le même prénom ?
Bien sûr le style peut sembler sec, mais il s'agit davantage d'une économie de moyens, d'une narration visant à mettre l'action en valeur, sans le souci de la littérature moderne de produire une "ambiance". Et étrangement, cette atmosphère s'installe d'elle même...On parvient à visualiser les lacs gelés où nos islandais jouent à une sorte de hockey; les maisons aux grandes pièces communes éclairées par quelques feux mourants, où un assassin armé d'une lance se faufile nuitamment; la neige qui tombe sans bruit sur les paysages minéraux et les rares forêts; la falaise désolée où Gísli livre son dernier combat, dans les cris des oiseaux de mer...
Ca m'a donné envie d'en savoir plus sur ce genre et peut-être de jeter un coup d'oeil plus tard à d'autres sagas, comme une des plus célèbres, celle de "Snorri le Godi".

Saga de Gísli Súrsson (Gísla Saga Súrssonar), traduit de l'islandais et annoté par Régis Boyer, Folio Gallimard, 2004, 137 p.

Quelques liens:
Présentation des sagas par le traducteur
Chant traditionnel Viking
Mon Viking préféré