jeudi, avril 12, 2007

Spice girl

Cet été, j'ai lu en quelques jours L'Odeur, de la romancière indienne Radhika Jha et qui commence ainsi:

Quand le vent soufflait en rafales comme il le fit souvent ce printemps-là, l'odeur de baguette sortie du four le disputait dans l'Epicerie de Madras aux senteurs piquantes des condiments et des mélanges d'épices.Elle entrait sans hésiter, ignorant les mannequins aux seins lourds drapés dans leurs saris, exposés dans la vitrine spacieuse avec les vidéocassettes indiennes et les moulins à prière chinois. Elle marquait un temps d'arrêt devant le rayon des plats cuisinés - rondelles de bananes frites à l'huile de coco, samosas, gulab jamun, pappadam - et un peu de sa force se diluait dans l'âcreté puissante des arômes étrangers.
Une nouvelle bourrasque froide s'engouffrait par la porte ouverte, et l'odeur de baguette, ragaillardie, s'aventurait plus loin dans le magasin. Survolait sans faiblir les cageots de légumes, dépassait le comptoir où mon oncle lisait son quotidien et les présentoirs à journaux qui sentaient l'encre et les produits chimiques, avant de prendre le virage vers l'arrière-boutique où je me tenais. Là, cernée de toutes parts et coupée de ses renforts par la configuration coudée des lieux, elle livrait son dernier combat aux arômes capiteux avant de se rendre, submergée par les assauts conjugués de ces armées d'un autre monde, coriandre, curcuma, cardamome et cannelle.
Dans ses derniers sursauts de témérité, elle imprégnait mes sens. Je retenais mon souffle pour lui donner refuge jusqu'au moment où mes poumons perfides me trahissaient. Vaincue, j'expirais bruyamment et laissais les épices de ma terre d'origine, que je n'avais jamais vue, prendre possession de moi.


La terre d'origine de Lîla, la narratrice, c'est la province indienne du Gujarat, mais sa famille vit depuis deux générations au Kenya. Lorsque son père est tué par des émeutiers, elle est obligée d'émigrer à nouveau. Alors que sa mère et ses frères partent en Angleterre, la jeune fille est hébergée en banlieue parisienne, par son oncle et sa tante, qui tiennent l'épicerie décrite ci-dessus. L'Odeur est l'histoire de sa découverte de Paris et de la France , de ses beautés et laideurs, un parcours émaillé de rencontres et de pas mal de déboires.
Extrêmement réceptive aux odeurs, c'est essentiellement par l'odorat que Lîla explore ce nouveau monde. Effluves délicieuses ou déplaisantes des épices de la cuisine familiale, de la rue, des corps, des magasins, elles sont omniprésentes, elles ont une vraie présence, une vie propre. Et c'est ce qui différencie Lîla des Français, dont l'odorat, trop peu sollicité, s'efface peu à peu au profit de la vue. Comme le déclare un des personnages, travaillant pour la publicité, celle-ci a

tout changé. On ne réagit plus à l'odeur, seulement à la vue. Si ça continue, les hommes perdront tous les autres sens, ils n'en auront plus besoin. Parfum, moutarde, tout sentira pareil, on ne les distinguera que par la forme et par la couleur de l'emballage.


Et l'odeur est surtout, pour Lîla, l'émanation de l'être, le reflet de la personnalité. Son odorat extraordinaire contribuera aussi bien à son ascension sociale (dans la restauration) qu'à ses malheurs: elle finit par se persuader qu'elle pue, ce qui la condamne au rejet, à la fuite et à l'échec...
Si Radhika Jha fait preuve de beaucoup de talent dans l'évocation des sensations, le récit de ces malheurs verse en revanche dans le mélo....Le réalisme du récit fait presque place à la caricature. Lîla est une véritable Cendrillon, exploitée et abandonnée par toute sa famille, s'entichant inexplicablement d'une série de faux princes charmants mais vrais salauds, insultée et battue, montant très haut puis finissant dans le caniveau, au propre comme au figuré... Mis à part quelques rares amis secourables et ouverts, le français moyen n'apparaît que comme un individu soit mondain, superficiel et opportuniste soit méfiant et raciste. Bien sûr, on peut arguer que cette accumulation et ces portraits simplistes reflètent la paranoïa de Lîla, sa peur et sa détresse, qui déforment sa perception du monde et se traduisent par l'odeur pestilentielle qu'elle s'imagine dégager. Mais cette naïveté nuit à L'Odeur, qui aurait pu être une fable originale et cruelle sur l'exil et la découverte, aussi bien de l'"ailleurs" que de soi-même. Le meilleur roman sur l'univers des odeurs reste pour moi Le Parfum, de Süsskind...


L'Odeur (Smell) , Radhika Jha, 1999, Picquier Poche, 2005, 450 p.




Mishima

J'ai entamé ce recueil de nouvelles pour voir si je pouvais changer d'avis sur Mishima. N'ayant lu que Le Pavillon d'Or (fini à grand peine) et Pélerinage aux trois montagnes (je n'avais aimé que la nouvelle éponyme), je me disais que bon, c'était peu pour se forger un avis définitif sur un écrivain majeur.
Et faut croire que si...car je n'accroche décidément pas. Pour reprendre le célèbre slogan chocolatier
(théobromine, quand tu nous tiens...) , l'écriture de Mishima reste "quelques grammes de beauté dans un pudding bien lourd".
Une matinée d'amour pur comporte 7 nouvelles, écrites entre 1946 (Mishima a alors 20 ans) et 1965 (4 ans avant son suicide spectaculaire). Toutes déclinent le thème d'un amour ne trouvant son expression la plus belle et la plus pure que dans l'avilissement, la souffrance et la mort.
J'ai trouvé que le maniérisme presque kitsch, les situations dramatiques tellement outrées qu'elle frisent le ridicule, étouffent ce que ces histoires ont de dérangeant (inceste, infanticide, sado-masochisme). Sans compter des phrases tournées bizarrement et donc incohérentes (est-ce aggravé par la traduction ?). Je m'attarderai plutôt sur les 2 nouvelles qui m'ont plu, ouvrant et fermant le recueil.
Dans la première, "Une histoire sur un promontoire" , un jeune garçon égaré au bord de l'océan rencontre un mystérieux jeune couple. Personnages fantomatiques, chansons d'un autre siècle flottant dans une maison abandonnée ... Une ambiance onirique, presque fantastique, pour ce récit d'un éveil à l'amour. La tragédie est bien présente, mais tellement en filigrane qu'elle pourrait être juste un mirage généré par la torpeur d'un après-midi d'été ... L'écriture est élégante, c'est lyrique et subtil, pas du tout déplaisant à lire...surtout en été. Et en plus j'ai appris le mot "érémitique" ( dur à caser dans la conversation cela dit ^^' )

Pouvait-on imaginer un paysage aussi élégant qui fût à ce point chargé de mélancolie? On n'apercevait ça et là rien que des bosquets de pins et d'arbustes. D'innombrables petits reliefs transformaient cette montée en suite de lacets, et il aurait été impossible de dire le nombre de villas qu'on entrevoyait entre les bois et les rochers [...]
Ce secret d'une subtile configuration semblait conférer à ce magnifique paysage du promontoire encore plus de mystérieuse et érémitique beauté. L'habitant d'une des villas devait finir par croire qu'il n'y avait ni maison ni âme qui vive à plusieurs lieues à la ronde, jusqu'au jour où, au détour d'une promenade, il tomberait, tout près de chez lui, sur une roseraie d'un charme enchanteur, devant une petite maison, et il ne voudrait pas en croire ses yeux; s'il touchait une fleur, aussi bien le diapré de la couleur rose et moite, que l'ombre nette se découpant sur les feuilles vertes prouverait la réalité des roses, et, dans sa stupeur, il verrait des volets s'ouvrir, avec un grincement de loquet, et leurs ombres courir, puis, apparaissant à la fenêtre, l'habitant des lieux lui adresser un salut amical... la sensation d'étrangeté atteindrait alors à son comble. Sur ce promontoire, dix ou vingt minutes de promenade suffisaient pour pénétrer dans un univers de conte de fées et pour en ressortir.



La dernière, "Une matinée d'amour pur" s'ouvre sur le baiser langoureux d'un couple d'âge moyen, qui refuse de vieillir et cherche à entretenir les émois de sa première rencontre. Quitte à utiliser d'autres personnes pour arriver à ses fins. Pas follement audacieux, mais cela se lit plutôt bien. Ici aussi, des relents de fantastique flottent sur cette histoire de prédation amoureuse et d'éternelle jeunesse . Je pensais même en lisant au très séduisant couple vampirique Deneuve-Bowie...
(sacrilège! hurleront les fervents mishimiens ^^).
Du moins jusqu'au dénouement, qui, lui, renvoie au thème du Pavillon d'Or: la beauté vue comme une agression et qui provoque d'irrésistibles pulsions destructrices...


Une matinée d'amour pur (
朝の純愛, Asa no jun'ai), Yukio Mishima, Folio, 2005, 293 p.


L'usage du monde

J'ai découvert l'an dernier l'écrivain-voyageur suisse Nicolas Bouvier avec Chronique Japonaise et ce fut un très agréable moment de lecture. L'usage du monde retrace son premier grand voyage , à l'âge de 23 ans, en compagnie du peintre Thierry Vernet. Un périple en voiture qui les mènera de Belgrade à Kaboul, en passant par la Macédoine, la Turquie, l'Azerbaidjan, l'Iran, le Pakistan, l'Afghanistan...

La même écriture très évocatrice , ici peut-être plus dense, entre journalisme et poésie, cet art de croquer sur le vif portrait sur portrait (hommes, peuples, villes, pays et paysages, atmosphères...), avec réalisme, humour et souvent tendresse.
Bouvier sait nous faire partager à merveille ses découvertes et éblouissements :

Mais il y a ici des platanes comme on n'en voit qu'en songe, immenses, chacun capable d'abriter plusieurs petits cafés où l'on passerait bien sa vie. Et surtout il y a le bleu. Il faut venir jusqu'ici pour découvrir le bleu. Dans les Balkans déjà, l'oeil s'y prépare; en Grèce il domine mais il fait l'important: un bleu agressif, remuant comme la mer, qui laisse encore percer l'affirmation, les projets, une sorte d'intransigeance. Tandis qu'ici! Les portes des boutiques, les licous des chevaux, les bijoux de quatre sous: partout cet inimitable bleu persan qui allège le coeur, qui tient l'Iran à bout de bras, qui s'est éclairé et patiné avec le temps comme s'éclaire la palette d'un grand peintre. Les yeux de lapis des statues akkadiennes, le bleu royal des palais parthes, l'émail plus clair de la poterie seldjoukide, celui des mosquées sefévides, et maintenant, ce bleu qui s'envole , à l'aise avec les ocres du sable, avec le vert poussiéreux des feuillages, avec la neige, avec la nuit.


Ce qui fascine dans les écrits de Bouvier est la lenteur et la richesse d'un périple aux antipodes de la vacuité du tourisme de masse, même lointain.
Le voyageur à la Bouvier, loin du confort et de la sécurité, fait sien le proverbe afghan:

Prendre son temps est le meilleur moyen de n'en pas perdre.


Il s'attarde plusieurs mois dans une ville (Belgrade, Tabriz, Téhéran,Quetta...), le temps d'y gagner de quoi poursuivre la route, réparer la voiture, mais surtout de s'imprégner de l'esprit des lieux et ainsi apprendre au contact de leurs habitants.
La plupart des populations rencontrées, en dépit (ou à cause) de la misère, de la maladie, des privations ou des troubles politiques, lui enseignent le "Carpe Diem", l'art de goûter le moment présent et ses petits bonheurs, profiter aussi intensément que possible de ces instants qui constituent la véritable "ossature de l'existence".
Le voyage, "l'usage du monde" est donc une leçon de vie, voire une nécessité vitale. C'est arrivé aux portes de l'Inde, face au panorama grandiose du Khyber Pass, que Nicolas Bouvier réalise sa pleine appartenance au monde en même temps que la fugacité d'une telle sensation:

Comme une eau, le monde nous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu'on porte en soi, devant cette insuffisance centrale de l'âme qu'il faut bien apprendre à cotoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr.


Le périple se poursuivra à Ceylan ( raconté dans Le Poisson-Scorpion), puis au Japon...


L'usage du monde, Nicolas Bouvier, dessins de Thierry Vernet, 1964, Petite Bibliothèque Payot, 2001, 419 p.



Quelques extraits
Quelques photos
Sur les traces de Bouvier ?



vendredi, juin 23, 2006

La Fin de l'été

Ce court roman de Setouchi Jakuchô ne me laissera pas un souvenir impérissable. Non pas parce qu'il est bien sage pour un ouvrage qui a fait scandale (sa publication valut à son auteur la réputation de "romancière pornographe"). Car replaçons les choses dans leur contexte... En 1963, au Japon, les moeurs plutôt libres et le mode de vie du personnage central, Tomoko ont en effet de quoi choquer. Indépendante financièrement, divorcée, cette femme de 38 ans navigue entre deux hommes. Shingo, un quinquagénaire,dont elle est la maîtresse officielle depuis 8 ans, et Ryota, plus jeune qu'elle, qui fut son amant autrefois et pour qui elle quitta son mari. Vous suivez?
Ce qui est profondément ennuyeux dans La Fin de l'été, ce n'est pas l'absence de scènes torrides mais le manque de charisme des personnages et le peu de crédibilité des sentiments qu'ils éprouvent. Ce qui est embêtant, pour un roman psychologique...
On n'arrive pas à s'intéresser, à défaut de les comprendre, aux "mouvements chaotiques du coeur de Tomoko" (dixit la 4e de couv), femme passionnée et sensuelle, dont ledit coeur balance entre deux hommes aussi antipathiques l'un que l'autre. Ses scènes, ses cris, atermoiements et revirements (je pars? je reste?) se brisent sur eux comme sur une muraille molle. Et tout au plus éprouve t'on une vague compassion pour cette pauvre Tomoko, enlisée dans une telle situation...
Ce n'est pas "tempête sous un crâne" mais tempête dans un verre d'eau tiède (du robinet).
Comme Setouchi n'est pas Tanizaki, rien de troublant ou d'ambigu dans l'étude de ces triangles amoureux (Tomoko et ses deux amants, Shingo et ses deux femmes) . Au lieu de cela, l' analyse psychologique est alourdie de commentaires inutiles ( "Elle aimait encore Shingo. et son comportement la désespérait, incapable qu'elle aurait été d'en apporter la moindre justification aux deux hommes. Elle pouvait perdre Ryota mais une vie sans Shingo lui était inimaginable") et d'une redondance systématique.
Comme si le lecteur au cuir épais (et donc insensible aux mouvements chaotiques du coeur) n'avait pas bien tout compris, et que l'auteur se croyait obligée de résumer clairement la situation toutes les 2 pages.
Amateur de style elliptique, passe ton chemin.

Cela dit, le nom "Setouchi Jakuchô" me disait quelque chose et j'ai fini par me souvenir qu'elle apparaissait dans l'émission Carnet Nomade consacrée à Kyôto il y a 2 ans. Dans ce "Kyôto, l'abécédaire" très réussi, Colette Fellous, accompagnée du romancier Hirano Keiichirô, allait rendre visite à Setouchi, retirée depuis 30 ans dans un monastère bouddhiste. Un autre intervenant, François Lachaux, directeur de l'Ecole française d'Extrême-orient, commentera cependant avec malice : "elle est devenue moine comme on pouvait entrer en retraite ou dans une abbaye dans les romans libertins du 18e siècle". Car notre nonne, qui a l'air fort sympathique, avoue boire beaucoup, sortir et apprécie la jeunesse (Hirano ne la laisse visiblement pas indifférente :p). J'ai fouillé dans mes K7 et réécouté son interview. En voici une partie:

Colette Fellous: Comment les voyez-vous aujourd'hui, tous ces romans que vous avez écrits, qui ont scandalisé à un moment... ces romans érotiques, on peut dire...?

Setouchi Jakuchô: Oui, c'est vrai, quand je relis mes oeuvres de jeunesse maintenant, je me dis que c'était finalement beaucoup de bruit pour pas grand-chose, et en particulier ma première oeuvre qui s'appelait Kashin. C'est un mot chinois qui signifie "utérus". Je l'ai utilisé pour ne pas utiliser directement le mot japonais. Mais en dépit de ce truc, les critiques ont été impitoyables. Il y a même un critique qui est allé jusqu'à compter le nombre de fois où le mot kashin apparaissait dans le livre et suite à ça il a écrit une critique des plus incendiaires. Et moi, bien entendu, j'ai été très touchée et ça m'a mis aussi en colère.

Hirano Keiichirô: Moi, j'aime beaucoup cette première oeuvre, Kashin, et il ne faut pas oublier qu'elle a été publiée à une époque où les gens étaient encore très conservateurs et on ne parlait pas encore des problèmes des femmes comme on en parle aujourd'hui. Donc à mon avis, Kashin est une oeuvre courageuse qui a abordé un thème de plein-pied et qui a provoqué un scandale. Mais je pense que c'est le rôle d'un écrivain que de parler des problèmes de la société. Et quoiqu'il en soit, cette oeuvre est devenue maintenant quasiment légendaire.

Setouchi Jakuchô: On parle de ma première oeuvre, mais la sienne, Takasegawa (1), à mon avis, c'est pire. Mais lui n'a pas été critiqué et il a même reçu le prix Akutagawa(2) à l'âge de 23 ans! Et à propos du prix Akutagawa, cette année il a été remis à deux jeunes filles qui ont respectivement 18 et 19 ans (3). Et leurs oeuvres sont très extrêmes, elles parlent de sexe de manière très très crue. et elles n'ont pas été critiquées, bien au contraire elles ont été même encensées. Quand je vois ça, eh bien, je me dis que les temps ont changé. (rires)

© Radio France

(1) La Rivière Takase, recueil de nouvelles de Hirano Keiichirô, 2003, encore inédit en France.
(2) le Goncourt japonais . Hirano l'a reçu en 1998 pour L'Eclipse.
(3) en 2003, Wataya Risa (Appel du pied) et Kanehara Hitomi
(Serpents et Piercings)

La Fin de l'été (natsu no owari), Setouchi Jakuchô, 1963, Picquier Poche, 2005, 180 p.


à suivre: L'Usage du Monde, Nicolas Bouvier.

dimanche, juin 18, 2006

100% bio

Voilà, comme annoncé, une note aux ingrédients certifiés issus de l'agriculture biographique ^^.
J'ai donc lu récemment les biographies de l'écrivain Philip K. Dick (1928-1982) et la chanteuse de jazz Billie Holiday (1915-1959). Histoire d'en apprendre plus que les clichés habituels sur ces "deux légendes américaines disparues prématurément après avoir dissous leur talent dans l'alcool et diverses substances chimiques blablabla..."
Mais je ne m'attendais pas à ce que ces deux livres, au delà de l'aspect informatif, illustrent chacun aussi bien les réussites et les ratages du genre biographique!

Commençons donc par cette grande réussite qu'est Je suis vivant et vous êtes morts, d'Emmanuel Carrère . Philip K. Dick est un des maîtres de la Science-Fiction, mais cet ouvrage vous captivera même si vous n'êtes fan ni de l'auteur ni du genre. Car il s'agit aussi bien du récit d'une vie hors-normes que d'une fascinante étude du fonctionnement de l'esprit humain et de la création littéraire.
Aussi loin qu'il remontât, il avait toujours, de tout son être, repoussé l'idée que ce qui lui arrivait pouvait être le fruit du hasard, d'une danse d'électrons privée de chorégraphe, de combinaisons aléatoires. Pour lui, tout devait avoir un sens et il avait vécu, scruté sa propre vie en fonction de ce postulat. [...]
Cette intuition que nous éprouvons tous, plus ou moins honteusement, donne sa pleine mesure dans deux systèmes de pensée: le premier est la foi religieuse, le second la paranoïa [...].

Cette quête d'un sens que l' on nous cacherait soigneusement, Philip K.Dick l'a poussée à l'extrême et fait en chemin l'expérience des drogues et du mysticisme. Et heureusement pour nous, il en a surtout fait le sujet principal de son oeuvre. Persuadé que le réel est "la couverture d'autre chose" , il piège ses héros dans des simulacres de réalité, il les dote de souvenirs factices, il en fait des pantins manipulés par des entités puissantes et énigmatiques ... Sapant nos certitudes et repères, il pointe la relativité des perceptions physiques: qu'est-ce qui nous prouve que nous sommes vivants, que ce que nous prenons pour la vie n'est pas un coma, un rêve, une demi-mort ? La découverte de l'univers Dickien (avec Ubik) a été pour moi un moment de lecture inoubliable.

Carrère mêle habilement épisodes de la vie de Dick et intrigue de ses romans, portrait de l'écrivain et celui de ses héros, et ils se font tellement écho que l'on croit lire à la fin un autre titre de l'auteur du Maître du Haut-Chateau, du Dieu venu du Centaure, de Substance Mort, Les androides rêvent-ils de moutons électriques (adapté au cinéma sous le titre Blade runner...)
Ce récit peut aussi se lire comme une troublante réflexion sur les liens entre création littéraire et folie. Angoissé, puis paranoïaque et schizophrène, Dick a toujours vécu avec des troubles psychiques. Confronté très jeune aux psychiatres, il est passé maître dans l'art de les mystifier, et a fini par connaître si bien la typologie des maladies mentales qu'il en fera le sujet d'un roman. Mais il en est aussi prisonnier, sujet à des épisodes délirants et au dédoublement de personnalité.
Cependant, quand, temporairement "guéri" et plus ou moins clean, il arrive à la conclusion que le réel est" simple, compact et dur comme une pierre", "sans double-fond", sa créativité littéraire se tarit. Carrère le compare alors au triste Don Quichotte agonisant, libéré de sa folie et reniant son amour pour les romans de chevalerie, mais perdant ainsi la vie."Je suis vivant et vous êtes morts" est le message adressé à Joe Chip, le héros d'Ubik, par son patron. Et le moment où Joe réalise que ce qu'il croit vivre n'est que le rêve tissé par son corps mourant depuis un lit d'hôpital. Pourrait-on aussi le comprendre comme "ma folie me maintient en vie, elle nourrit ainsi mon oeuvre tandis que votre lucidité vous tue" ?...

Dick peut sembler excentrique et marginal, mais Carrère montre aussi à quel point il s'est fondu dans son époque, dans l'Amérique de la guerre froide et du maccarthysme, où "la paranoïa est devenue la passion la mieux partagée". Ensuite, la Californie des 60s faisant avec enthousiasme,sous l'égide de Timothy Leary et Carlos Castaneda, l'expérience d'un mysticisme imbibé de LSD, puis celle de l'addiction aux drogues dures dans les 70s, et ensuite voyant l'émergence du new age.
Ceux qui ne connaissaient pas Philip K. Dick se rendront compte en refermant ce livre de son impact sur les auteurs et cinéastes actuels. Indéniablement dickiens, le héros cobaye et l'univers factice du Truman Show, la réalité virtuelle de Matrix, les androïdes de Ghost in The Shell, l'ambiance sino-japonisante de plusieurs films de SF...sans compter les adaptations qui continuent à être faites de ses romans, dernièrement le plutôt réussi Minority Report.


Après une biographie aussi magistrale, tout autre ouvrage allait me paraître forcément pâlichon!
Celle de Billie Holiday par Sylvia Fol se laisse lire mais m'a plutôt déçue...
Là où Emmanuel Carrère laisse transparaître sa passion pour l'oeuvre de Dick , Sylvia Fol semble s'être acquittée d'un sage ouvrage de commande pour la nouvelle collection Biographies de Folio, en gardant ses distances avec son sujet.
Elle brosse un portrait assez convenu de cette femme incroyablement séduisante, interprète au talent inné et au style minimaliste unique, mais poursuivie par une malchance tenace. Pourtant, la vie tumulteuse et tragique de Lady Day, épousant elle aussi étroitement son oeuvre, sa personnalité complexe méritaient une approche plus ambitieuse, moins banale.
L'étude de ses relations avec sa mère, avec les hommes, de son masochisme et sa dépendance à l'alcool et aux drogues reste assez plate et répétitive. Le tout noyé sous une avalanche de dates et de noms (salles de concerts, musiciens, agents etc). De même, tous les grands noms du jazz ( Basie, Armstrong, Parker, Young...) apparaissent ici, puisqu'ils l'ont tous accompagnée, mais comme dans une fresque murale sur fond historique de prohibition et de ségrégation, où Billie Holiday serait une silhouette un peu plus ébauchée que les autres.
Au final Billie Holiday est aussi excitant qu'un article d'encyclopédie (ou de Wikipédia!), à savoir factuel et globalement informatif, mais dénué de chair, bien plus près que de la graphie que de la bios (vie) . Contrairement au livre de Carrère, il ne se lit en tout cas pas comme une passionnante oeuvre de fiction. Dommage, car la vie de Lady Day tenait certainement du roman. Ca me donne envie de lire Jazz de Toni Morrison, tiens!


Je suis vivant et vous êtes morts, Emmanuel Carrère, 1993, Points, 2004, 373 p.

Billie Holiday, Sylvia Fol, folio biographies, 2005, 323 p.


prochainement: La Fin de l'été, Setouchi Jakuchô.

vendredi, mai 26, 2006

L'Automne de Chiaki

Bon, malgré une ingestion massive et multi-quotidienne de théobromine, je lambine de plus en plus pour mettre ce blog à jour.
Ce n'est pas que je lise moins, au contraire. C'est plutôt de regarder la pile croissante de bouquins à chroniquer qui déclenche en moi un accès de flemme aigüe, en face de laquelle la théobromine montre ses limites . Langueur un peu comparable à celle qui peut vous saisir en contemplant les kanapoutz chancelant dans l'évier...
Mais comme parmi ces bouquins il y en a de formidables et d'autres franchement pas mal, qu'il vous faut vraiment connaître, me voici de retour.
Avec L'Automne de Chiaki, de Kazumi Yumoto, dont j'ai déjà chroniqué le premier roman pour adultes, La Ville au Crépuscule. Les deux romans ont beaucoup en commun, car Yumoto y explore le même thème: la relation des enfants à la mort.
L'Automne est comme le pendant lumineux de la Ville, moins oppressant et claustrophobique, comprenant de plus un élément magique. Ce roman est publié dans la collection Jeunesse du Seuil mais est franchement destiné à un public ado voire adulte.
Comme dans la Ville, le narrateur, dont on devine le mal-être présent, revient sur un épisode de son enfance. Chiaki, 25 ans, apprend la mort d'une vieille femme. En se rendant à ses funérailles, elle se souvient...
Elle avait 6 ans quand son père mourut dans un accident de voiture. Sa mère, sombrant dans la dépression, l'entraîna dans ses errances à travers la ville. Jusqu'à ce que leurs pas, par une journée de canicule, les mènent au "Peuplier":

Par dessus les toits, un arbre plus élevé qu'un poteau électrique se détachait nettement. On ne sentait pas la moindre brise, mais son feuillage dans les hauteurs vacillait en frémissant: rien qu'à le voir, on cessait de transpirer.
"Allons jusqu'à cet arbre, proposa maman."

Et c'est ainsi qu'elles emménagent à la résidence du Peuplier, un bâtiment décrépit, tenu par une mystérieuse vieille dame, veuve d'un professeur d'université.

Son visage très disgracieux évoquait Popeye, c'était même son portrait craché. Mais ses yeux qui roulaient au fond de la vallée formée par le front et les joues, me révélaient que c'était Popeye transformé en méchant après absorption d'une drogue.

Cette laideur intimide d'abord Chiaki, mais des liens vont progressivement se former entre elles. La vieille dame lui révèle un jour son secret: le tiroir supérieur de sa commode est bourré de lettres que lui confient les gens. A sa mort, elle les transmettra aux défunts, en "facteur de l'au-delà". Chiaki va ainsi commencer à écrire à son père disparu et peu à peu surmonter le déchirement du deuil...
Car comme dans La Ville, lorsqu'un enfant se retrouve face à la mort, une vieille personne lui sert d'intermédiaire. Un être repoussant et fascinant, mystérieux et réconfortant, à la fois chamane, proche du monde des esprits, et substitut de parents absents, lointains ou disparus.
Yumoto sait décrire les angoisses de Chiaki avec sensibilité et sans mélo. De même, pas de rose bonbon pour peindre le personnage de la vieille propriétaire, parfois vieille dame indigne, près de ses sous et gourmande. Mais là où la Ville était d' un réalisme parfois sordide dans son approche de la vieillesse, l' Automne est empreint d'une sorte de magie, celle qui naît de la perception du monde par un enfant.
Dans l'univers où vit Chiaki, les bouches d'égoût cherchent à vous avaler, le père disparu est parti converser avec le Lapin sur la Lune, la statue du Christ dans une église est étrangement expressive, les humains se dissimulent sous des masques d'animaux, le Peuplier est une présence vivante et bienveillante... Sur ce monde magique règne bien sûr la vieille dame, sorcière tapie dans un antre sombre et poussiéreux, plein de grimoires et de statues de dragon, où flottent des odeurs médicinales... « Mon intérêt pour elle relevait d’une envie d’avoir peur » .
Mais cette magie est telle un voile prêt à se déchirer, au gré des déceptions et chagrins enfantins. Puis à se redéposer sur le monde des adultes, au moment où l'on s'y attend le moins, donnant au roman une fin très belle et étrange...Car cette histoire de lettres, n'était-ce vraiment que le truc trouvé par la vieille dame pour alléger le chagrin de Chiaki ? Je n'en dirai pas plus...
J'ai également aimé la description de la vie quotidienne dans cette pension délabrée, dont les locataires folklo m'ont assez fait penser au très bon manga de RumikoTakahashi, Maison Ikkoku. Un mode de vie encore rythmé par les saisons, sous le peuplier tutélaire, dans un quartier populaire où le lien social, amical se substitue aux liens familiaux. Mais menacé par l'avancée inexorable des bulldozers des promoteurs... Et là on pense à l'Orme du Caucase, de Taniguchi...


L'automne de Chiaki (Popura no aki), Kazumi Yumoto,1997, Seuil, 2004, 160 p.


à suivre: Je suis vivant et vous êtes morts, Emmanuel Carrère.

lundi, mars 20, 2006

Konjaku monogatari shū,今昔物語集

Le monument littéraire du Japon médiéval qu'est le Genji Monogatari occulte quelque peu un autre ouvrage majeur de la période Heian, le Konjaku monogatari shū. C'est à dire "Recueil de récits du temps qui est maintenant passé ".*
Ces 1059 contes de Chine, d'Inde et du Japon**, s'ouvrant tous par la formule "Ima wa mukashi" ( c'est maintenant du passé), furent compilés par le poète et écrivain Minamoto no Takakuni au 11e siècle. La rédaction du recueil a elle-même sa part de légende, puisqu'on dit que ces histoires lui auraient été contées par des passants, au bord de la rivière Uji. D'où peut-être l'écriture "dans une langue assez rude et populaire, souvent même "rabelaisienne" de cet ouvrage qui " fut rédigé pour l'instruction religieuse et morale du peuple selon la philosophie bouddhique.Ces contes sont infiniment précieux pour l'étude de la société à l'époque de Heian en ce qu'ils décrivent avec précision la vie des gens humbles, et pas seulement celle de l'aristocratie." ***

Cinq contes japonais en étaient lus samedi dernier dans l'émission Fiction Mauvais Genre, sur France Culture. Même si, comme moi, le nom Konjaku Monogatari ne vous disait à priori pas grand-chose, ces histoires vous sembleront familières s'il vous arrive de lire des légendes japonaises.

1.Comment un vieux coupeur de bambous trouva une petite fille et l'éleva.
Il s'agit en fait de la très célèbre légende de Kaguyahime, la Princesse de la Lune, la petite fille trouvée dans un tronc de bambou et élevée par un vieux couple, qui devient en grandissant d'une très grande beauté et éconduit de nombreux prétendants.

2.Comment l'épouse d'un homme, après qu'elle fut morte, rencontra son ancien mari.
Cette histoire d'abandon conjugal, d'ambition et de remords a été reprise par Lafcadio Hearn dans Kwaidan, et portée à l'écran de façon très impressionnante par Kobayashi dans le film du même nom. Elle rappelle également Contes de la lune Vague après la Pluie, de Mizoguchi.

3.Histoire du ministre du centre Takafuji.
Là par contre, je ne connaissais pas. Egaré lors d'une partie de chasse, le fils d'un ministre est hébergé par de pauvres paysans, et tombe sous le charme de leur fille, d'une grande beauté. Mais ils doivent se séparer... Ce qui est drôle dans cette histoire, c'est qu'on attend un dénouement fantastique... qui ne vient pas. Peut-être parce que j'avais à l'esprit une autre nouvelle de Hearn, très similaire, mais où il est question de princesse fantôme.

4.Histoire de la tombe aux baguettes au pays de Yamato.
Une brève histoire d'une étrangeté et cruauté presque surréalistes. Où une femme épouse sans le savoir la créature qui vit au fond de son flacon d'huile pour les cheveux ....

5.Histoire de la voleuse inconnue.
Un conte avec des tours et des détours, où un homme se laisse prendre au piège d'une femme séduisante qui l'initie au vol de trésor. Serait-ce un démon ?

Comme on l'a vu, ces histoires ont un intérêt littéraire et documentaire. Mais tout comme les contes occidentaux, elles sont aussi porteuses d'une morale plus ou moins apparente. Pour la 2e et la 3e, éloge de la fidélité et de la constance. Dans la 4e et la 5e, on avertit des dangers de la curiosité, et on met en garde contre ces créatures de perdition que sont les femmes! Par contre, pour le premier conte, le délicat et énigmatique Kaguyahime, c'est plus flou... Peut-être cette histoire de princesse lunaire égarée sur terre est-elle une parabole bouddhique sur les notions d'impermanence et de monde illusoire ? Le 4e, lui, ferait le régal des psychanalistes en reprenant ce mythe universel de l'irrésistible curiosité de l'époux/épouse pour la nature véritable de son conjoint (cf Eros et Psyché, Barbe-Bleue, Mélusine...) . Un désir de savoir qui se paie toujours très cher...
Tout cela m'a rappelé l'impression bizarre que me laissaient toujours les contes chinois quand j'étais gamine. J'en avais un gros recueil, mais je l'ouvrais rarement car à l'opposé des contes de Perrault et de leurs dénouements en général heureux, ces histoires cruelles et énigmatiques de séparation, d'abandon, de tortures et de mort avaient de quoi traumatiser...

Le Konjaku Monogatari n'a pas été traduit intégralement en français, mais on peut retrouver certains de ces contes dans:

Histoires fantastiques du temps jadis , traduit par Dominique Lavigne-Kurihara, Philippe Picquier Poche, 2004, 288 pages (photo).
Ce sont les contes qui étaient lus dans l'émission, que vous pouvez réécouter pendant 1 mois sur le site de Radio-France. S'ils ne sont plus en page d'accueil, allez chercher dans les archives... http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/fiction/index.php

Histoires qui sont maintenant du passé , traduit par Bernard Frank, Gallimard Collection Connaissance de l'Orient, 1987, 336 p.


*Konjaku est la lecture on (chinoise) des caractères 今 ( ima, maintenant) et 昔 (mukashi, passé). 物語, monogatari, veut dire récit et 集, shū , recueil .
** La majorité de ces récits concerne le Japon, avec 736 contes.
*** in Le Japon, dictionnaire et civilisation, Louis Frédéric, coll. Bouquins.