lundi, février 20, 2006

Chroniques à venir... lu, en cours, à lire ...

Eh non, Pollanno n'a pas sombré dans l'oubli ni l'hibernation marmottesque. Négligé pour cause de taf jusqu'aux yeux, mais quelques jours de vacances et une mise sous perf de chocolat noir-noisettes Monop' (the very best! Arôme prononcé, bien cassant, équilibre réussi entre amer et sucré, pas trop fondant...), euh tout ça disais-je devrait me permettre de rattraper les chroniques en retard.
Voici donc ce qui s'accumule sur, sous et à côté de ma table de chevet et dont je vous parlerai dans les semaines qui viennent. Comme vous le voyez, c'est un peu tous azimuts et il y a du à boire et surtout à manger ;-) .

mercredi, janvier 11, 2006

L'arbre du voyageur

Ca faisait un bout de temps que je voulais lire Hitonari Tsuji et particulièrement le célébré Bouddha Blanc (prix Fémina étranger 1999). Mais c'est finalement par L'arbre du voyageur, sorti récemment en poche, que j'ai commencé. Un roman qui ne m'a pas vraiment emballée, même si je l'ai lu en une journée et presque d'une seule traite.
L'histoire d'abord: le narrateur, après la mort rapprochée et prématurée de ses parents, part à la recherche de son frère aîné, Yûji, qui a quitté le foyer familial depuis 10 ans et ne s'est plus manifesté depuis. Coutumier des fugues depuis son enfance, anticonformiste et énigmatique, il lui avait déclaré un jour, peu avant de disparaître :"toi et moi, nous sommes frères sur le plan physique, mais sur le plan de l'âme nous sommes des étrangers. Nous sommes juste des passagers embarqués par hasard sur le même navire".
Ne croyez surtout pas la 4e de couverture qui annonce une "quête initiatique à travers les lieux cultes d'un Tokyo ultra-branché, [où] il va découvrir tous les dangers qui guettent le " voyageur " égaré dans le monde moderne : la violence, la drogue, les sectes...". Si quête initiatique il y a, les décors sont tout ce qu'il y a de plus anodin voire paisible (un square, un appartement abandonné, la terrasse d'un grand magasin, un studio d'étudiante, divers izakaya et restaurants). Mis à part peut-être une vague histoire de cueillette de marijuana sauvage en pleine cambrousse et une boîte de nuit surpeuplée, où est la branchitude ? Même si l'auteur vient des milieux rock et que ses héros sont des marginaux, on n’est pas chez Murakami Ryû, loin de là.
Le roman s'affiche comme une réflexion sur l'identité à la fois simple et compliquée... (dixit le capitaine Haddock). Banale car il s'agit ici des difficultés à se construire une identité adulte au sortir de l'adolescence, de la nécessité de se trouver des modèles puis de s'en détacher ensuite, au risque de perdre tous ses repères. A travers Yûji, c’est donc à la recherche de lui-même que part le narrateur. Le mélange d'attraction et de répulsion qu’il éprouve pour son frère, perçu tantôt comme le "point d'ancrage" qui le fait vivre depuis toujours, tantôt comme la présence qui l' "empoisonne de l'intérieur depuis l'enfance", sonne assez plausible.
S'il se limitait à l'étude de cette quasi gémellité, de ces "deux aimants se repoussant mutuellement", le roman serait intéressant (à défaut d'être original...). Mais, par excès d'ambition j'imagine, il se perd rapidement en considérations sur l'identité en général, abordant en vrac la métempsycose, le questionnement existentiel, la vie par procuration, comment vivre sa différence dans un milieu aussi conformiste que la société japonaise, l’aliénation et le désir de liberté... En juste 200 pages, le tout est donc au mieux confus, au pire simpliste.
Le thème de la poursuite d’un fantôme est traité de façon décevante. Le jeu de piste qui doit mener – ou pas – le narrateur à Yûji, est semé d’indices, de rencontres, de situations censés l’éclairer sur la personnalité du disparu. Or, ces éléments visiblement symboliques sont si peu développés qu’on s’interroge sur leur véritable utilité dans l’intrigue… Ainsi le fameux « arbre du voyageur », donnant son nom au roman, devrait logiquement avoir une signification… que j’ai cherchée en vain !
On a donc l’impression que le flou qui entoure cette quête doit plus à un manque de cohérence narrative qu’à la volonté d’entretenir le mystère. Mystère de toute façon flingué par une fin peu subtile (et qui se veut pourtant ambiguë), que je ne révèlerai pas ici.
Vous l’avez compris, j’ai trouvé l’intrigue mal fichue, mais j’ai quand même apprécié le talent de l’auteur à créer des ambiances à la fois poétiques et banales, telle celle régnant sur la terrasse déserte d’un grand magasin tokyoïte, paradis décrépit mais ensoleillé, havre de silence au dessus du vacarme de la ville. Et cela ne m’a pas donc pas dissuadée de lire Le Bouddha Blanc !


L'arbre du voyageur (Tabibito no ki), Tsuji Hitonari, 1992, Folio, 2005, 199 p.

mercredi, décembre 21, 2005

Conte d'hiver

Encore un petit livre qui nous entraîne dans des contrées enneigées, mais dans un contexte beaucoup plus paisible que la saga de Gisli. Je n'avais jamais rien lu de Matthieu Ricard, moine et ambassadeur du bouddhisme tibétain en France. Son dernier ouvrage, La Citadelle des Neiges, n'est pas un essai mais, comme l'annonce la page de garde un "conte spirituel".
L'histoire est donc le parcours spirituel d'un jeune garçon bouthanais, Détchèn, ("Félicité de Diamant") qui quitte son hameau pour rejoindre la communauté d'ermites de la Citadelle des Neiges, un lieu mythique, splendide, isolé au milieu des plus hautes cimes. Sa rencontre avec le maître Tokdèn Rinpoché va le mener sur le chemin de l'Eveil.
L'écriture emprunte à la précision du documentaire (la vie quotidienne des montagnards) et à la simplicité du conte, elle se met à l'image de ce pays où le concret et la nature prennent la couleur du merveilleux, pour peu que l'esprit soit attentif à toutes les manifestations du vivant. La magnifique panthère des neiges apparue un matin au bord d'un lac est-elle réelle, ou une déité de la montagne ?
Ce conte peut être lu comme une introduction au bouddhisme, dont tous les grands principes et pratiques sont passés en revue: l'impermanence, le non-attachement, la compassion, le samsara, la méditation, la retraite spirituelle, l'Eveil.... La voix du maître Tokdèn Rinpoché s'adresse bien sûr autant au lecteur ignorant tout du bouddhisme qu'au jeune Détchèn, pour enseigner ce qui est plus une façon de vivre au mieux sa vie, qu'un dogme ésotérique.
Souviens toi des paroles du Bouddha: "Je t'ai montré le chemin de la délivrance. C'est à toi de le parcourir."
Une sorte de petit guide d'initiation donc, qui ne verse pas pour autant dans le prosélytisme ou dans le coaching lourdingue des si anglo-saxons self-help books .
Ceux qui s'intéressent déjà au bouddhisme et aux cultures himalayennes se retrouveront en terrain connu et n'apprendront probablement pas grand chose de nouveau. Mais ce qui est touchant et donne vie à l'histoire fictive de Détchèn, c'est de percevoir en filigrane le témoignage bien réel de l'auteur, surtout quand il évoque l'amour et la reconnaissance éprouvés par le jeune garçon envers son maître spirituel. A l'inverse de chez Miura Kiyohiro, les doutes accompagnant ce type de cheminement ne sont par contre pas abordés, Matthieu Ricard choisissant de mettre en relief la curiosité et l'émerveillement de celui qui découvre.
On peut regretter que la fin survienne un peu brutalement, laissant un Détchèn devenu jeune homme en pleine route, au propre comme au figuré, alors que l'auteur fait allusion à son exceptionnelle destinée adulte.
Plusieurs détails de ce conte bouthanais m'ont en tout cas fait penser à la célèbre nouvelle allégorique de Izumi Kyôka, Le Saint-Homme du Mont-Koya (dont la non-disponibilité en français est incompréhensible soit dit en passant...). Pour rejoindre la Citadelle, Détchèn et son guide franchissent une étouffante forêt infestée de sangsues. Le moine de Kyôka connaît exactement la même épreuve lors de sa traversée des monts Hida. A moins que Matthieu Ricard ait fait ici un clin d'oeil à l'auteur japonais, la forêt aux sangsues semble être un élément de la mythologie bouddhique, symbole transparent des pensées néfastes ralentissant l'âme dans sa progression vers l'Eveil. C'est drôle que cette image corresponde tout de même à une réalité, la jungle himalayenne...


La Citadelle des Neiges, Matthieu Ricard, NiL Editions, 2005, 139 p.

mercredi, novembre 30, 2005

Au pays de Gísli ...

Il y a quelque temps, après avoir constaté que ma connaissance de la littérature nordique se limitait aux (excellentes) oeuvres de Selma Lagerlöf, j'ai fait un petit shopping dans ce sens: Sinisalo, Blixen et un peu de saga islandaise dans la collection folio à 2 €.
Je dis "un peu de", car je n'aurais pas poussé le vice jusqu'à m'attaquer à un volume entier.
Car pour moi, à priori, la saga, c'était un peu la version en prose d'un arbre généalogique. Une litanie de noms, un style sec émaillé d'innombrables répétitions, peu propre à stimuler notre imagination. En bref, une littérature ingrate à destination des historiens mais pas d'un lecteur lambda moderne. Donc commençons par un échantillon ... Eh bien, agréable surprise, ce fut une lecture brève mais captivante car très dépaysante!
Ce qui m'a le plus intéressée, ce n'est pas particulièrement "l'histoire de vaillance, d'amour et de mort dans le monde rude des fiers guerriers vikings" vantée par la 4e de couv avec des accents très hollywoodiens. Ce n'est pas non plus le personnage central, Gísli Súrsson, héros assez classique de la littérature épique, d'une force, d'une bravoure et d'une rectitude morale hors du commun. Quoique comme le souligne le traducteur Régis Boyer, ce soit un personnage romantique avant l'heure, persécuté par le destin, torturé par des rêves prémonitoires...
Cette histoire de vendetta, de beau-frère assassiné à venger, de poids de l'honneur et de la filiation, cette traque qui n'a que la mort comme issue, tout ça pourrait provenir des bords de ma Méditerranée natale ;-)... Pourquoi d'ailleurs les sociétés les plus soumises aux codes d'honneur sont-elles des sociétés insulaires ?
Non, ce qui m'a plu et vraiment dépaysée dans cette saga, c'est le décor, l'étrangeté de cette société islandaise du Xe siècle où la sauvagerie la plus élémentaire coexiste avec un protocole de politesse élaboré et une organisation politique et sociale étonnamment méticuleuse! On y a la hache et la lance facile et le bannissement (que Gísli subira) y équivaut à une mort lente, mais en même temps cette société comporte une forme primitive de sécurité sociale... Les femmes sont échangées lors des (re)mariages comme des marchandises, mais elles détiennent le pouvoir de divorcer à leur gré. L'esprit et la parole y sont utilisés comme des armes redoutables: on ridiculise son ennemi en exposant en place publique une statue le représentant dans une posture obscène et humiliante. Ou on lui adresse une vísa, pas un rectangle de plastique ^^ mais une déclaration en vers dans un style énigmatique, un avertissement que lui seul peut comprendre. J'ai découvert ainsi beaucoup de curieuses coutumes, et les notes de Régis Boyer étaient là pour éclaircir certains passages.
Bien sûr il est difficile au départ de s'y retrouver dans cette myriade de personnages portant souvent le même nom, entre tous ces Thorkell, Thorgrímr, Vesteinn, Audr ... Cela dit on y arrive assez bien au prix d'une petite gymnastique mentale. Au moins les auteurs de sagas ont ici fait dans la vraisemblance et le réalisme. Y a t'il des romanciers contemporains qui donneraient à plus de deux personnages le même prénom ?
Bien sûr le style peut sembler sec, mais il s'agit davantage d'une économie de moyens, d'une narration visant à mettre l'action en valeur, sans le souci de la littérature moderne de produire une "ambiance". Et étrangement, cette atmosphère s'installe d'elle même...On parvient à visualiser les lacs gelés où nos islandais jouent à une sorte de hockey; les maisons aux grandes pièces communes éclairées par quelques feux mourants, où un assassin armé d'une lance se faufile nuitamment; la neige qui tombe sans bruit sur les paysages minéraux et les rares forêts; la falaise désolée où Gísli livre son dernier combat, dans les cris des oiseaux de mer...
Ca m'a donné envie d'en savoir plus sur ce genre et peut-être de jeter un coup d'oeil plus tard à d'autres sagas, comme une des plus célèbres, celle de "Snorri le Godi".

Saga de Gísli Súrsson (Gísla Saga Súrssonar), traduit de l'islandais et annoté par Régis Boyer, Folio Gallimard, 2004, 137 p.

Quelques liens:
Présentation des sagas par le traducteur
Chant traditionnel Viking
Mon Viking préféré

mercredi, novembre 16, 2005

Le Gourmet solitaire

Les amateurs du mangaka Jirô Taniguchi le savent bien, chacun de ses albums est à déguster en prenant son temps. Qu'il y soit question de souvenirs d'enfance, d'arts martiaux, de littérature ou d'alpinisme, on ne s'y bâfre pas hâtivement d'images mais on goûte les moindres détails de son dessin si précis.
Et ça tombe bien, car son dernier opus traduit en français, sur un scénario de Masayuki Kusumi, met en scène un Gourmet Solitaire.
Comme dans L'homme qui marche, nous suivons les déambulations et les monologues de cet anonyme, curieux de tout et amateur de "plaisirs minuscules" , à travers divers quartiers de Tôkyô et quelques autres villes où l'emmènent ses affaires. Et où il se retrouve toujours, à diverses heures du jour et de la nuit, l'estomac dans les talons et donc à la recherche d'un endroit où se rassasier.
Chaque chapitre est donc consacré à la fois à un quartier, à un lieu emblématique de la restauration japonaise et à un plat typique, mêlant intimement géographie urbaine, sociale et gastronomique. Nous apprenons donc beaucoup en accompagnant le gourmet de nomiya (troquet) en sushi-bar, d'échoppe de rue en pâtisserie traditionnelle, en passant par un stade de baseball, un conbini (supérette), la terrasse d'un grand magasin, le Shinkansen, la cafétéria d'un parc tranquille, un restaurant de bord de mer...
Car la cuisine populaire japonaise ne se limite pas, loin de là, aux sushi. Notre homme déguste ainsi la gelée de haricots noirs, les manjû, les bols de riz garnis d'anguille ou de porc sauté, l'oden, le yakiniku, les takoyaki, les udon, un bentô chinois, un plat de curry... Il goûte, est souvent agréablement surpris, détaille et commente chaque élément de son repas, son goût et sa consistance, avec une précision de connaisseur, mais aussi avec un enthousiasme gourmand lequel chacun (ou presque) peut se reconnaître ^^. Et tout comme nous, cela fait resurgir en lui des souvenirs de saveurs oubliées, remontant à l'enfance (ici la madeleine est une bouchée d'épinards bio un peu coriaces, une bouteille de lait aromatisé au melon dans un distributeur... ).
Ces haltes gastronomiques sont aussi le prétexte à une (re)découverte de la mosaïque de quartiers de Tôkyô, San'ya, Kawasaki, Ginza, Ikebukuro, Akihabara, quartiers populaires ou branchés, industriels ou huppés, tranquilles ou vibrants d'activité. Le gourmet est certes solitaire, mais il aime partir à la rencontre de leurs habitants disparates, au contact desquels il continue à découvrir, s'étonner et dépasser ses préjugés, s'amuser, s'indigner, s'apitoyer et se souvenir. La chaleur des rapports humains imprègne donc cet album comme souvent chez Taniguchi, même si ses héros choisissent de marcher seuls (dans les rues qui se donnent ^^).
En bonne Tintinophile, ce qui m'a plu tout de suite chez Taniguchi c'est la filiation ligne claire, la simplicité avec laquelle sont dessinés les personnages (qui facilite l'identification avec eux) contrastant avec la profusion de détails des décors, donnant si bien vie à un environnement urbain ou naturel. Cependant, pour la nourriture, ici, la magie de sa plume opère moins. Car difficile d'en restituer la nature fugace avec un trait d'une telle précision ! Ses "portraits" de plats occupant des cases entières évoquent même , dans leur perfection un peu froide, les fac-similés en silicone qu'exposent les restaurants japonais dans leurs vitrines. Mais il y a finalement à cela une curieuse pertinence. Serait-ce volontaire ? Et ce sont plutôt les mots du gourmet ici qui nous mettent en appétit.
Pour une description de nourriture toute en sensualité, voir bien sûr les passages de L'Eloge de l'Ombre que consacre Tanizaki au yôkan, à la soupe miso ...


Le Gourmet solitaire (Kodoku no gurume), Jirô Taniguchi, Masayuki Kusumi (1997), Casterman collection Sakka, 2005, 198 p.

samedi, novembre 05, 2005

Les phéromones attaquent

Pollanno croule en ce moment sous du spam vantant ... les phéromones en spray. Bizarrement seul le post sur les phéromones trollesques y a échappé.

J'active donc la vérification des mots, n'oubliez pas de retaper les caractères s'affichant au bas de votre commentaire pour qu'il soit bien enregistré. Merci.

vendredi, octobre 28, 2005

69, année ironique

Drôle. Léger. Nostalgique. Chaleureux.
Voilà des adjectifs que je n'aurais jamais pensé utiliser un jour à propos de Murakami Ryû, qui est un des premiers auteurs japonais que j'aie lus, mais aussi un de ceux qui m'a le plus déçue.
Ce n'est pas tellement le côté destroy et gore qui m'avaient agacée dans Les Bébés de la Consigne Automatique , puis Miso Soup, et plus récemment Parasites. Mais plutôt leur construction systématiquement ratée, ces débuts alléchants, accrocheurs, contrastant avec des fins incroyablement plates, de vrais pétards mouillés.Le pire des trois étant peut-être Parasites. Si dispensable et inconsistant qu'il semble s'être tout bonnement évaporé de ma bibliothèque, tel l'éléphant de l'autre Murakami. Impossible de remettre la main dessus pour me rappeler ce que cherchait le héros hikikomori dans le bunker (le résumé est déjà tout un programme :-/).
Bon, revenons à nos moutons (étoilés) : "Drôle. Léger. Nostalgique. Chaleureux" pour vous dire que le Ryû est franchement remonté dans mon estime avec 1969, un roman largement autobiographique qui non seulement est intéressant jusqu'aux dernières pages, mais déborde d'humour. Mes lecteurs les plus assidus se rappeleront que j'en déplorais la rareté dans la littérature nipponne.
1969, c'est l'année de Terminale du narrateur Ken, dans une petite ville de Kyûshû renommée pour sa base militaire américaine. La vague de contestation politique et culturelle qui balaie le monde n'épargne pas le Japon et les élèves du lycée Nord, où étudie (en pointillés) Ken. Notre héros a comme motivation principale de perdre son pucelage et tous les moyens sont donc bons pour attirer l'attention de "Lady Jane" (d'après la chanson des Stones), lycéenne star du club de "théâtre en langue anglaise" . Aidé par son comparse Adama, élève modèle qu'il pervertit en l'initiant à Rimbaud et à Led Zep (et qui, lui, doit son surnom à sa ressemblance avec Adamo!) il se lance dans une série d'entreprises aussi hasardeuses que réjouissantes: groupuscule politique révolutionnaire, occupation du lycée avec banderoles et slogans soixantehuitards, organisation d'un festival rock avec film d'avant-garde et performances variées.
C'est une description ironique mais sympathique que fait Murakami de son entourage, de sa génération. Et il n'oublie pas au passage Ken-Ryû, qui fait de grossières erreurs de kanji dans les slogans incendiaires dont il barbouille son lycée, qui étale une culture cinéphilique et politique de surface pour tomber les filles... Mais qui finalement se contente d'une chaste balade sur une plage glaciale avec sa dulcinée ( sur fond sonore de Simon and Garfunkel... ).
On ne retrouve dans cette évocation lucide mais amusée aucune trace de la misanthropie et de l'aigreur imprégnant les romans plus haut cités. Mais plutôt une nostalgie assez tendre seyant bien à cette histoire d'une bande de copains. J'ai pensé à Nous nous sommes tant aimés, d'Ettore Scola, ou même bizarrement à Marcel Pagnol et ses souvenirs lycéens (Le temps des secrets , Le Temps des amours) . Le livre se clôt d'ailleurs sur le classique épilogue "Que sont-ils devenus?".
L'humour est certes parfois un peu répétitif, Murakami a recours aux mêmes ficelles quand il évoque les fantasmes permanents de Ken, façon personnage de manga bien benêt qui finit par se manger invariablement un réverbère à force de rêver éveillé en pleine rue.
Mais la galerie de portraits farfelus qu'il brosse de ses confrères lycéens, de ses concitoyens, est souvent tordante. On y trouve en vrac les filles du lycée Yamato qui font un usage assez spécial de pièces détachées de postes radio, l'infortuné "Homme sans empreintes" , lycéen victime d'un accident de TP de chimie, le yakuza sentimental, la Claudia Cardinale locale et même une bande de poulets performers névrosés. On penserait presque à son homonyme Murakami Haruki...
D'après ce que j'ai pu lire sur le net, ce roman est souvent présenté comme une parenthèse légère dans son oeuvre. A mon avis, malgré son côté rigolard, il est plus profond qu'il n'en a l'air. Il a d'abord un réel intérêt documentaire, puisqu'il peut être lu comme une sorte de catalogue des modes de l'époque, il n'est d'ailleurs qu'à parcourir le sommaire: "Arthur Rimbaud", "Iron butterfly", "Daniel Cohn-Bendit", "L'imagination au pouvoir!", "Alain Delon", "Cheap Thrills".... Mais il inclut aussi une réflexion assez fine sur le(s) malaise(s) de la société japonaise.Quand Murakami évoque en filigrane le déclin économique d'une région vivant essentiellement de la présence américaine et le rejet par la société bien-pensante (incluant les lycéens eux-mêmes) de toute velléité de contestation, on se prend à regretter qu'il ait ensuite versé avec les Bébés et consorts dans une caricature pas bien convaincante ...


1969 , Murakami Ryû (1987). Picquier Poche, 2004, 253 p.