jeudi, octobre 06, 2005

House of the setting sun

Après Johanna Sinisalo et ses trolls parfumés au Axe Voodoo ^^, c'est à la Japonaise Kazumi Yumoto de nous proposer un roman teinté soleil couchant.
Le crépuscule semble régner en permanence sur K., une ville industrielle du Kyûshû, où vit Kazushi, le narrateur, alors âgé d'une dizaine d'années, seul avec sa mère Sachiko.


Des panneaux au design suranné accrochés comme des corsages aux murs de brique couverts de suie. Grand magasin provincial au plafond bas où le scintillement des tubes fluorescents et l'odeur des tissus vous piquaient les yeux. Mannequins passés de mode aux visages doux et ombreux. [...] Quand je raconte ces souvenirs, tout le monde est stupéfait: "Mais on était déjà dans les années soixante-dix, non?" Moi-même, je me demande parfois si ce n'étaient pas des rêves que je faisais au soleil couchant.
Bien sûr ce n'étaient pas des rêves. Ce passage couvert dont la gueule noire s'entrebâillait comme une caverne, avec en arrière-plan le soleil couchant d'un rouge inquiétant.[...] Cette sirène qui venait du port les matins d'hiver. Cette animation au moment du boom économique qui apparaît désormais comme une rumeur lointaine de flots. A K., tout était suranné, superflu et inerte.

La même lumière orangée baigne le petit appartement de Sachiko et Kazushi, où débarque soudainement "Tête-de-mule", le grand-père, mi-travailleur itinérant, mi-clochard, qui vient finir sa vie chez sa fille. "J'avais déjà aperçu des sortes de bandes-annonces de mon grand-père - jamais encore rencontré - sous un pont, dans un caniveau ou sur les marches de pierre humides d'un escalier menant à un sanctuaire désert" . Le petit garçon va profiter de cette rencontre tardive pour tenter de percer les secrets d'une famille désunie, et ceux de sa mère, aimante mais fantasque et mystérieuse.
Face à Tête-de-mule, constamment recroquevillé sur les tatamis dans un coin de la pièce, l'enfant questionne sans relâche, "accroupi comme pour observer des objets ayant échoué sur une plage". Les coquillages illustrant la couverture n'ont pas qu'une fonction décorative. Le vieil homme et sa fille Sachiko sont de même clos et mutiques, se dérobant, se laissant porter de ville en ville par les courants de la vie. Parfois la coquille s'entrouvre et une communication fragile s'établit, les zones d'ombre du passé s'éclairent brièvement, Kazushi entrevoit les épreuves endurées par son grand-père pendant la guerre, l'enfance de sa mère à Hokkaidô...La famille finit même par se réunir - de façon éphémère - pour un dernier festin autour des palourdes rouges ramassées par Tête-de-mule dans une ultime fugue.
Des coquillages figurant le repli des personnages sur leurs blessures, le crépuscule reflétant à la fois le déclin économique (une allusion au hi no maru, le soleil rouge emblème du Japon?) et la décrépitude physique de la vieillesse... Kazumi Yumoto fait grand usage de symboles, mais sans lourdeur. Cette correspondance, cette harmonie entre l'agonie de l'homme et celle de son environnement dote le roman, à l'intrigue assez mince, d' une atmosphère prégnante et originale, entre flou et crudité, angoisse et cette "douce chaleur qui n'apparaît que dans les états stagnants qui précèdent la ruine définitive".
Kazumi Yumoto écrit habituellement pour la jeunesse, et je projette de lire L'Automne de Chiaki, dont le thème semble plutôt voisin (un enfant confronté à la mort, une rencontre avec une vieille femme étrange). Chronique à venir donc...
Pour information, La Ville au Crépuscule, un beau roman intimiste donc, mais une expérience de lecture , vous l'aurez compris, légèrement déprimante, m'a fait m'interroger sur l'absence de textes japonais humoristiques ou simplement légers. Pas de tradition comique au Japon? Pas de traduction française car marché peu porteur? Ignorance de ma part? De ma plus belle voix patrickjuvettienne, j'ai donc ululé la question " Où est l'humouuuuur?" sur le forum littérature de Lejapon.org et plusieurs pistes de lecture m'ont été proposées, de Tanizaki à Tsutsui, à lire ici .


La Ville au Crépuscule (Nishibi no Machi), Kazumi Yumoto, Seuil, 2005, 124 p.


prochaines critiques...: 1969, Murakami Ryû / It's like this cat! , Emily Cheney Neville / La saga de Gisli Sursson.

dimanche, septembre 25, 2005

Rééditions attendues !

J'ai appris avec plaisir cette semaine deux rééditions de classiques devenus introuvables.

  • Tout d'abord celle de L'Empire des Signes, de Roland Barthes, au Seuil, dans la collection Points essais.

Pourquoi le Japon ? Parce que c'est le pays de l'écriture : de tous les pays que l'auteur a pu connaître, le Japon est celui où il a rencontré le travail du signe le plus proche de ses convictions et de ses fantasmes, ou, si l'on préfère, le plus éloigné des dégoûts, des irritations et des refus que suscite en lui la sémiocratie occidentale. Le signe japonais est fort : admirablement réglé, agencé, affiché, jamais naturalisé ou rationalisé. Le signe japonais est vide : son signifié fuit, point de dieu, de vérité, de morale au fond de ces signifiants qui règnent sans contrepartie. Et surtout, la qualité supérieure de ce signe, la noblesse de son affirmation et la grâce érotique dont il se dessine sont apposées partout, sur les objets et sur les conduites les plus futiles, celles que nous renvoyons ordinairement dans l'insignifiance ou la vulgarité. Le lieu du signe ne sera donc pas cherché ici du côté de ses domaines institutionnels : il ne sera question ni d'art, ni de folklore, ni même de " civilisation " (on n'opposera pas le Japon féodal au Japon technique). Il sera question de la ville, du magasin, du théâtre, de la politesse, des jardins, de la violence ; il sera question de quelques gestes, de quelques nourritures, de quelques poèmes ; il sera question des visages, des yeux et des pinceaux avec quoi tout cela s'écrit mais ne se peint pas.

Roland Barthes

  • Et...et... parce qu'il n'y a pas que le Japon et la sémiologie dans la vie, je lis dans le JDD ce matin que mercredi 28 septembre c'est le retour des pois sauteurs dans Pif ! :

    Souvenirs, souvenirs! Mercredi, Pif Gadget* réédite un coup historique. Un numéro spécial vendu avec, en cadeau, des pois sauteurs, curiosité naturelle importée du Mexique: de tout petits fruits d'un arbre, à l'intérieur desquels une larve misnuscule, en se développant, provoque leurs sauts. En janvier, la créature bondissante, qui aime le silence et la chaleur, brisera sa coque et se fera papillon de nuit. D'ici là, enfants et ... parents passeront des heures à regarder les pois sauter et s'agiter. Imparable.
    Le gadget a son poids d'histoire. Le 4 octobre 1971, une vague de pois sauteurs, (baptisés Pifitos) provoque une ruée exceptionnelle vers les kiosques: 1,2 million d'exemplaires vendus, record absolu des ventes de la presse jeunesse.

    * Pif Gadget (3,90€, mercredi)
    © Le Journal du Dimanche (25/09/05)

Alors si comme moi vous étiez trop jeunes à l'époque et vous avez du vous contenter des gadgets plus tardifs (barbecue solaire, walkman arroseur et autres torques phosphorescents), tous à vos kiosques mercredi !

dimanche, septembre 18, 2005

Harry Potter version 6

Dans quelques jours se dresseront dans nos librairies et grandes surfaces de conquérantes piles de la traduction française du dernier opus de JK Rowling, Harry Potter and the Half-Blood Prince (Harry Potter et le Prince de Sang-Mêlé). Pollanno vous en propose la critique en avant-première, sans dévoiler l'identité du fameux personnage trucidé à la fin (ne voulant pas renouveler chez vous cette vertigineuse sensation de chute qui accompagna autrefois la froide révélation : " Le père Noël c'est les parents, banane") .
Un Harry Potter, pour moi, c'est un agréable moment de lecture, mais qui ne me laisse généralement aucun souvenir précis. C'est que chaque nouveau volume semble annihiler dans ma faible mémoire les aventures précédentes, un peu comme lors d'une mise à jour de logiciel , la nouvelle version écrase l'ancienne. Je continue à filer la métaphore: on conserve la même interface (l'école de sorcellerie d'Hogwarts, le monde scindé en Wizards vs Muggles, la menace latente de l'abominable Saur... Lord Voldemort) mais avec de nouvelles fonctionnalités: cette fois-ci Harry découvre un antique grimoire de potions, annoté par un étrange "prince au sang-mêlé" et il continue à explorer le passé de Voldemort grâce à des souvenirs en bouteille. Ouala.
Sinon, rien de bien nouveau sous le plafond-ciel de Hogwarts. Tout ce qui m'avait semblé inventif et plutôt divertissant lors de ma découverte de l'univers à la fois féérique et réaliste créé par Rowling, (les objets magiques intégrés au quotidien, le bestiaire, les fantômes bavards) , toutes ces trouvailles se fondent désormais dans le décor. En gros, on prend les mêmes et on recommence.
Contrairement aux sagas linéaires à la Tolkien, Harry Potter c'est l'éternel retour d'une année scolaire au rythme des saisons, certes ponctuée de péripéties, mais une intrigue toujours construite sur le même schéma. Au moins, cette fois-ci l'exposition est moins longue que dans le précédent ( HP version 5: The Order of the Phoenix) où l'ennui de Harry Potter, confiné dans une chambre sinistre et condamné à l'inaction, faisait écho à l'impatience grandissante du lecteur. L'action se traîne néanmoins. Le fameux grimoire constitue l'essentiel de l'intrigue, ralentie par d'interminables comptes-rendus de championnats de Quidditch. La fin dramatique, qui commence à avoir un goût de déjà-vu, m'a laissée assez indifférente. C'est que depuis The Goblet of Fire (HP version 4) un proche de Harry disparaît régulièrement dans les dernières pages.
En donnant un tel tour sombre à sa saga, JK Rowling met à mal ce qui en fait l'intérêt, à savoir l'évolution d'un héros somme toute banal, confronté, malgré ses aventures fantastiques, aux mêmes épreuves que son jeune lectorat. Amitiés, bagarres et rivalités, mauvaises notes, conflits avec les adultes, expéditions hasardeuses, victoires et gamelles sportives, et même deuils...
Or Harry, même chahuté dans ce tome par ses hormones, ressemble de moins en moins à l'ado lambda et de plus en plus à un héros tragique. Et sa nouvelle banalité est bien moins intéressante, car "le jeune type qui cherche à venger ses parents assassinés et à débarrasser le monde d'un puissant et maléfique individu, quitte à y laisser sa vie", thème usé jusqu'à la trame ... Rowling sait décrire avec talent et vérité le ressenti enfantin, mais fait preuve d'un net manque d'inspiration dans un registre plus dramatique, plus adulte ... Veut-elle nous la jouer ambitieux et shakespearien ? Même pas, car des relents de Star Wars de plus en plus prononcés commencent à flotter dans les corridors de Hogwarts ( il est même question dans ce volume de mains bousillées, c'est vous dire...). Le sorcier/directeur de l'école Dumbledore confirme son appartenance à la confrérie déjà bien garnie des Vieux Guides Barbus, au côté des Gandalf et autres Obi Wan.
La seule subtilité (peut-être un peu roublarde) est la mise en abyme, dans le roman, de la célébrité mondiale de Harry. Dans ce volume, il accède à un véritable statut de superstar au sein du monde magique, il est poursuivi par des meutes de fans, il doit signer des autographes à tour de bras, la presse l'encense et l'éreinte...
Voilà, en espérant que cette critique d'une rare violence ;-) ne vous aura pas dissuadés d'y jeter un oeil...


Harry Potter and the Half-Blood Prince, JK Rowling, Bloomsbury, 2005, 607 p.

prochaines critiques: La Ville au Crépuscule, Kazumi Yumoto / It's like this, Cat, Emily Cheney Neville / 1969, Murakami Ryû.

mercredi, septembre 07, 2005

Saudade...saudade...♪

Après un été plutôt maigre en mises à jour (malgré la quantité de lecture - entre autres sur les agréables bords de l'Erdre), la rentrée sur Pollanno sera bien plus active, promis !
On commence avec l'écrivain portugais Wenceslau de Moraes (1854-1929), qui déclare dans O-Yone et Ko-Haru :

Il ne fait aucun doute que le Japon – il en va de même pour tous les pays exotiques, mais c’est peut-être vrai pour le Japon comme pour aucun autre- n’est pas un pays fait pour les Occidentaux . (L'étranger au Japon)

Et pourtant, comme Lafcadio Hearn, qu'il admire, Moraes a vu dans le Japon une sorte de paradis terrestre, à l'opposé d'un Occident en plein déclin, et regretté de "ne pas être né japonais".
Ancien officier de marine, consul du Portugal à Kobe, il épouse O-Yone, une geisha, et à la mort de celle-ci, démissionne de ses fonctions. Il se retire à Tokushima, Shikoku, et limite dès lors les liens avec son pays natal à l'envoi de chroniques aux journaux. Plusieurs d'entre elles figurent dans le recueil O-Yone et Ko-Haru . A l'instar de Hearn, ses écrits offrent une vision quelque peu idéalisée de la société japonaise traditionnelle , mais ils s'efforcent de dépasser les clichés orientalisants véhiculés par d'autres écrivains-voyageurs moins soucieux d'authenticité, tels Pierre Loti et sa madame Chrysanthème.

A propos de Hearn, Moraes écrit:
"Ce ne sont pas ses livres que je relis mais que c’est plutôt l’auteur lui-même que j’écoute discourir, comme s’il avait fait le voyage jusqu’à Tokushima, jusqu’à mon logis, pour m’entretenir du Japon " (Rire et pleurer)
Il adopte le même ton de conteur pour évoquer dans ce recueil la vie de la rue à Tokushima, les traditions, l’histoire. S'adressant directement au lecteur, s'égarant malicieusement en digressions évoquant ses propres déambulations dans le Tokushima populaire, il raconte avec précision, humour mais toujours sympathie les lieux et les gens, leur gaieté et la simplicité de leur existence, leur façon de vivre avec les saisons, leurs liens à la religion et à la mort.

Cependant, là où Hearn s'efface devant son sujet (du moins dans les ouvrages que j'ai lus), l’élément autobiographique est toujours présent chez Moraes. A Tokushima, il vit à la japonaise, mais dans un grand dénuement. Vieillard solitaire et un peu dépenaillé, il est devenu un personnage de la ville, le ketô jin (barbu sauvage), moqué par les enfants et méprisé par les adultes. De même qu'il croque le portrait de la nonne bouddhiste, des joyeux passagers du train, de la redoutable belle-mère japonaise, des amants suicidés, de la masseuse aveugle, il se met lui aussi en scène dans ses récits pour décrire son quotidien de quasi ermite. Dans Le panier aux ordures du cimetière de Chiyo On-Ji, il use même d'une troisième personne chargée d'auto-dérision, s'imaginant se rencontrer lui-même lors de ses errances au cimetière.

C'est dans cette évocation de sa solitude, des bienfaits qu'elle lui apporte ("chez l’homme solitaire, l’amour de la création est plus intense"), de sa vie contemplative, de son intérêt pour les moindres détails de son environnement, hommes, bêtes ou plantes, de sa compassion, que Moraes se montre le plus attachant, et le plus proche de la sensibilité japonaise et de la philosophie bouddhiste. On pense aussi à la religion shintô quand il sent émaner des objets « de subtiles exhalaisons d’un je ne sais quoi que j’appellerais, faute de mieux, l’âme des choses. », et qu'il perçoit la visite discrète et secourable de ses femmes mortes (O-Yone et sa nièce Ko-Haru, avec laquelle il vivra brièvement) revenant sous la forme de lucioles pour éclairer sa serrure...
Et pourtant Moraes se réclame d'une autre religion :

Mais ce que je ressens dans mon âme, c'est beaucoup moins et beaucoup plus que le bouddhisme ne saurait m'apporter; c'est l'étrange floraison d'une orchidée hybride et exubérante, qui n'appartient qu'à moi, qui croit et s'épanouit dans un milieu favorisant son éclatante vigueur, dans la serre tiède de l'exotisme, de la solitude et de la saudade!...


La saudade, dont j'avais parlé dans le post sur Tabucchi, c'est ce terme portugais difficilement traduisible, qui évoque un sentiment à la fois doux et poignant de manque, de nostalgie. Par le culte qu'il voue à ses disparues, Moraes entretient cette mélancolie, il la consomme comme une drogue douce le conduisant petit à petit à la folie ... Il déplore sa situation mais il trouve réconfort et semble-t'il plaisir dans la souffrance qu'elle lui cause... J'ai peut-être un coeur de pierre, mais j'ai eu du mal à apprécier les passages, généralement en fin de chronique, où l'écriture de Moraes se voit "submergée" par la saudade, par des "flots de tristesse", et où elle perd en délicatesse pour verser dans une préciosité presque baudelairienne et un auto-attendrissement plutôt agaçant.
Le recueil se clôt toutefois avec le lucide L'étranger au Japon où il évoque le paradoxe d'être "fou d'amour" pour un pays qui lui refuse toute intégration, qui « finit par le plonger dans l’affliction sans jamais cesser pour autant de le fasciner »...
Wenceslau de Moraes est également connu pour Le Culte du Thé, un petit traité expliquant ce rituel aux Occidentaux, que je chroniquerai ici prochainement...

O-Yoné et Ko-Haru, récits, Wenceslau de Moraes, Phébus, 2005, 143 p.


prochaines critiques...: Harry Potter and the Half-Blood Prince, JK Rowling / La ville au crépuscule, Kazumi Yumoto.

mardi, août 09, 2005

Amour, évolution et phéromones

Si pour vous "troll" évoque en premier: « sur l’Usenet [un forum web ou une liste de diffusion], soit (1) un sujet qui fâche (par exemple : « Mac ou PC ? »), soit (2) un individu qui persiste à lancer des discussions sur des sujets qui fâchent. » *, il est grand temps de vous plonger dans le roman de la Finlandaise Johanna Sinisalo Jamais avant le coucher du soleil ...
Qui nous raconte comment un soir, Ange, photographe branché, sauve un jeune troll qu'une bande de jeunes s'apprêtait à massacrer. Il cache dans son appartement cette créature des forêts affaiblie et perdue mais d'une violence incontrôlable...
Car ici le troll n'est plus une légende. C'est un animal bien réel, humanoide et cavernicole, un prédateur comme le loup ou l'ours. Encore mystérieux parce que son existence n'a été prouvée que tardivement, comme toutes ces espèces que l'homme continue de découvrir dans les recoins reculés de la planète. Physiquement, ce n'est ni la brute hideuse hantant les JDR, ni le barbapapien Moumine**, mais une créature à la beauté ténébreuse et à la souplesse féline "comme un pan de nuit que quelqu'un aurait dérobé au paysage et fait entrer dans la pièce"... Pour Ange, la fascination du début fait place à une attirance irrésistible.
Ce curieux roman sur l'amour, l'évolution et les phéromones (eh oui) adopte le format dossier d'enquête. En courts chapitres, il mêle différents points de vue (celui d'Ange, ceux de ses amants, collègues, voisins) à des extraits de divers documents (contes, études scientifiques, articles de presse) traitant des trolls.
Le côté manichéen (l'"Ange" blond/le diable ténébreux, le jour/la nuit, la civilisation/la nature, la ville/la forêt) peut d'abord sembler facile. Mais on se rend compte que cette relecture de la Belle et la Bête vise en fait à dépasser cet antagonisme. Elle tend à montrer que tous ces mythes qui voient coexister hommes et trolls se basent sur une réalité, ils reflètent les temps où l'homme n'avait pas encore rompu tout lien avec les autres espèces. L'incontrôlable et transgressive attirance d'Ange pour le troll est la redécouverte par l'homme de son appartenance au règne animal.
"Je l'ai emprisonné là, j'ai tenté de capturer un morceau de forêt et c'est la forêt qui m'a capturé". Et en même temps la prise de conscience troublante que les trolls, eux non plus, ne sont pas restés à l'écart de l'évolution.
Sans avoir été enthousiasmée, j'ai bien aimé ce roman surprenant qui part un peu dans toutes les directions (je vous fais grâce de toutes les interprétations qu'on peut en faire et j'attends les vôtres ^^). J'ai trouvé l'enquête sur l'existence des trolls, avec sa variété de documents à l'appui, vraiment bien ficelée et passionnante, son hyperréalisme comblera les fans de cryptozoologie. J'ai été moins convaincue en revanche par les différentes intrigues sentimentales gravitant autour d'Ange, qui n'apportent pas grand chose à l'histoire centrale, aussi dérangeante que touchante. A découvrir en tout cas.

Jamais avant le coucher du soleil (Ennen päivänlaskua ei voi), Johanna Sinisalo, 2000. Babel,2005, 318p. En couverture, une oeuvre de l'artiste Yoshitomo Nara.

*source

**saviez-vous que les Japonais sont dingues de Moumine? C'est vrai qu'il serait assez Totorien le petit bougre ...
http://www.moomin.co.jp/


prochaines critiques...: O-Yoné et Ko-Haru, Wenceslau de Moraes / Harry Potter and the Half-Blood Prince, JK Rowling / La ville au crépuscule, Kazumi Yumoto.

dimanche, juillet 31, 2005

Je veux devenir moine zen! (non, pas moi...)

Voici un court roman, récompensé par le prix Akutagawa - le Goncourt japonais - en 1988, dont le titre français est assez trompeur...
Je veux devenir moine zen! raconte l'étonnante histoire de Kimura Ryôta, un enfant de 9 ans décidant subitement, à la stupéfaction de sa famille, d'entrer dans les ordres. Mais ne vous attendez pas à un récit sur la façon dont un enfant si jeune, puis un adolescent instable, amateur de jeux vidéos et de rock, peut vivre l'éveil à la spiritualité et s'accoutumer à la vie monastique.
Car, comme l'indique davantage le titre japonais 長男の出家, Chônan no shukke ou "(Comment) mon fils aîné a quitté la maison pour se faire moine", le narrateur est en fait le père de Ryôta, et le vrai sujet du roman, les réactions de ses parents à sa décision et son départ. L'auteur, Miura Kiyohiro, a t'il réellement vécu cette situation, puisque le roman est présenté par l'éditeur comme largement autobiographique?

Bien que les motivations de Ryôta restent une énigme, Kimura père accueille d'abord son choix avec satisfaction. Resté sur le souvenir amer d'un séjour de 10 ans aux USA, synonyme de solitude et d'acculturation, il vit depuis son retour sa pratique du zen comme une quête identitaire, une redécouverte de ses racines japonaises. Et bien qu'il déclare "tomber des nues" en apprenant que Ryôta veut devenir moine, il a quand même pris l'habitude de l'emmener à des séances de zazen depuis son plus jeune âge! Transfert, vous avez dit?
Cependant pour "devenir moine zen", l'adolescent doit non seulement quitter sa famille pour vivre au temple voisin, mais également rompre tout lien avec elle, en commençant par changer de nom, pour recevoir celui de l'abbesse du temple qui l'accueille. Cette nonne à la forte personnalité veillera également avec vigilance à ce que les contacts avec ses parents soient réduits au minimum.
Lors de la cérémonie de la tonsure, qui voit Ryôta quitter le monde laïque , ses parents réalisent à quel point cette situation, en plus de la douleur de la séparation , va bouleverser leurs vies :


Le passage du collégien en uniforme et cheveux longs au garçon en vêtement blanc et crâne rasé est théâtral, comme au kabuki les changements de décor instantané. J'ai remarqué que ma femme avait les yeux rouges. Il m'est impossible de nier qu'en voyant mon fils ainsi vêtu de blanc, j'ai eu l'impression qu'il appartenait désormais à un autre monde, hors de notre portée. Cependant, la métamorphose était trop brutale, il me semblait que j'avais plongé dans l'irréel. Les liens entre nous étaient-ils véritablement rompus? Etaient-ils de si peu de poids? Suffisait-il de dire "Père, merci pour tout", "Mère, merci pour tout" pour que le passé soit effacé d'un trait? C'était quoi alors au juste les parents et les enfants ? Mais oui enfin, c'était quoi? Les liens qui unissent les parents et les enfants n'étaient-ils qu'une illusion? S'agissait-il d'une idée toute faite, forgée par l'habitude? Les gens se contentaient-ils donc de tenir le rôle qui de parents, qui d'enfants?

Kimura entame alors un questionnement sur sa paternité et sa pratique religieuse mêlées qui fait vaciller toutes ses certitudes : Parents et enfants peuvent-ils être "la même chose" alors que le zen enseigne la différence? Le sacerdoce n'est-il pas la preuve qu'un individu ne peut se réaliser pleinement qu'après avoir totalement coupé les ponts avec sa famille ? Les parents peuvent-ils donc être un obstacle à l'épanouissement d'un enfant? A quel point doivent-ils guider les choix de leurs enfants et influer sur leur vie ? La vocation de Ryôta est-elle vraiment spontanée ? Ne lui a t'elle pas été dictée par une abbesse agissant dans l'intérêt financier du temple ? Et lui-même, n'a t'il pas fait fausse route depuis le départ dans sa façon d'appréhender le zen? Quelle est la limite entre religion et endoctrinement?
Autant de koân, les maximes déstabilisantes et opaques (ex:Pouvez- vous vous souvenir quand vous n'étiez pas?) que soumet un maître zen à son disciple, pour l'amener à l'éveil par une réflexion s'écartant de la logique...
On peut lire ce roman comme la chronique d' un cheminement spirituel assez chaotique, faisant écho à celui vécu par Ryôta, en apparence plus serein. En ce qui me concerne, j'ai surtout vu dans ce récit une réflexion intéressante, souvent dérangeante, sur la nature du lien parent-enfant. Même si j'ai cherché en vain "l'allégresse et l'humour dévastateurs" annoncés par la 4e de couv ? Le ton oscille plutôt entre espoir et inquiétude, jusqu'à la dernière ligne, que j'ai trouvée particulièrement troublante, remettant en question toute sérénité péniblement acquise. A vous de vous faire une idée...

Je veux devenir moine zen! (Chônan no shukke), 1988. Miura Kiyohiro. Picquier Poche, 143 p.

PS: Ce roman semble être l'unique ouvrage de Miura Kiyohiro traduit en français. En voici d'autres en japonais sur Amazon.co.jp (via le traducteur Popjisyo).

prochaines critiques...: Jamais avant le coucher du soleil, Johanna Sinisalo /
O-Yoné et Ko-Haru, Wenceslau de Moraes.

mardi, juillet 12, 2005

影の文学, la littérature des ombres

J’ai continué ma découverte de l’œuvre d’Izumi Kyôka (1873-1939) avec le recueil de nouvelles In Light of Shadows. A nouveau, le traducteur Charles Shirô Inoue rattache à la tradition gothique internationale celui qui fut pourtant décrit par Tanizaki comme "le plus japonais des écrivains".
Par leur esthétique sombre, raffinée et élégiaque, les épreuves endurées par les personnages féminins, ses nouvelles fantastiques peuvent en effet évoquer l’univers bizarre et fin de siècle de E.A Poe et Villiers de l’Isle Adam.
Le gothique selon Kyôka est cependant original, subtil et dérangeant. Pas de grandiloquence romantique ici (ou d'effets grand-guignol), mais des références littéraires, culturelles "purement japonaises" (pour reprendre à nouveau les termes de Tanizaki), qui à la fois nous charment et nous déconcertent.


Charles Shirô Inoue démontre en préface l'omniprésence de l'ombre dans son oeuvre, qu'il qualifie donc de « kage no bungaku» (littérature des ombres).
Une ombre qui a en japonais plusieurs sens . Kage, c'est l'absence de lumière, mais c'est aussi l'imitation, le double (comme le Kagemusha de Kurosawa, la « doublure » du guerrier) . Elle peut même être synonyme de clarté (tsuki kage= clarté de la lune). Chez Kyôka, ce sera aussi la trace, et le fantôme bien sûr. Son nom de plume, "Kyôka", 鏡花, évoque d’ailleurs le reflet d’une fleur dans un miroir. L’ombre n'est en rien inférieure à l'objet qu'elle "double", elle peut même le surpasser en beauté car son inaccessibilité et son immatérialité inspirent un désir nostalgique source de plaisir. Une valeur esthétique qui est le sujet de l' Eloge de l'Ombre de Tanizaki.


Izumi Kyôka est paraît-il difficile à lire dans le texte. Charles Shirô Inoue traduit en tout cas dans une langue accessible (pour les anglophones du moins) cette écriture à la grande force évocatrice, qui nous promène dans des paysages japonais emblématiques, toujours sublimés par les ombres de la nuit ou du jour:
Des ruelles obscures où se balancent les lanternes, de très anciennes auberges, un temple surplombant la ville, un cimetière sous les arbres, l'atelier éclaboussé de couleurs d'un fabricant de lanternes, des échoppes de ramen, un étang au milieu d'un jardin enneigé, des bains noyés de vapeur...
Et ce portrait du "Japon éternel" sonne profondément authentique, à la différence d'un Mishima, dont les mêmes évocations m'ont toujours semblé assez artificielles.
Pas de grandes envolées romantiques pour décrire la nature ici. Mais une peinture à petites touches n'oubliant pas le détail prosaique qui va rehausser la beauté poétique de l'ensemble:


I had made a point of coming to the graveyard at night, so that nobody would see me. I asked your mother what she was doing there.
"I was enjoying the coolness of the temple grounds, away from the cares of the world," she said. There in the tinted blue shadows of hydrangea bushes, with a watermelon cooling in the stream by the rear veranda and the priest enjoying the chilled vinegar noodles with spicy mustard that he had hidden away from his young acolytes, we were shedding cold tears, cooling ourselves in the darkness as we watched a number of spirits, half-hidden among the trees, being guided back to this world by over three hundred flickering lanterns. Among them was Hatsuji's ghost.

The Heartvine



Dans A Quiet Obsession, la servante d'auberge et le colporteur conversant paisiblement autour d'un kotatsu semblent sortis d'une estampe :"It was like a scene from the floating world, taken from the most remote spot on earth and placed in the inn.

Même si les nouvelles se déroulent au début du 20e siècle, le décor reste donc celui du Japon traditionnel, décrit par Jippensha Ikkû dans le célèbre roman d'aventure A pied sur le Tôkaidô, livre de chevet des personnages de Uta andon et A Quiet Obsession, qui partent en pélerinage sur les traces de ses héros. Et bien qu'ils se déplacent en train, les villes qu'ils traversent semblent inchangées.
Le voyageur de A Quiet Obsession s'extasie devant l'auberge anachronique qu'il a dénichée. Sa chambre est tout de même éclairée à l'électricité, mais l'ampoule finit par faiblir et s'éteindre devant une étrange lanterne ornée d'un hypnotique kamon.
La lanterne, autant ombre que lumière, symbolise la frontière entre le royaume des vivants et celui des morts et guide les esprits vers la terre lors du festival bouddhique du O-Bon. Dans ce conte, elle va accompagner chaque apparition d'une autre ombre, le beau fantôme féminin qui hante les bains de l'établissement .
Chez Kyôka le fantastique naît de la confrontation du passé et du présent. Le spectre n'a pas tant une valeur horrifique que métaphorique. Il est le Japon ancien, faisant irruption dans le présent, de façon obstinée et mélancolique, pour battre en brèche la modernité l'espace d'une nuit, en prenant la forme d'une beauté traditionnelle à la peau blanche et aux sourcils rasés.

J'ai été par ailleurs frappée par la complexité de la construction de ces nouvelles, que j'avais déjà remarquée dans le recueil précédent. Les intrigues, à nouveau, se dédoublent comme autant de kage.
Uta andon (A song by lantern light) peut-être sa nouvelle la plus connue, juxtapose ainsi deux strates narratives . Dans l'une nous suivons deux voyageurs descendus dans une auberge d'une ville côtière, et dans l'autre, un musicien itinérant faisant halte dans une échoppe de râmen de la même ville. Ces deux intrigues courent en parallèle, et finissent par se fondre. Mais avant cela, elles se sont entrelacées. Le musicien figure ainsi dans l'histoire d'une geisha venue divertir les voyageurs, et inversement, les deux voyageurs sont présents dans le récit fait par le musicien à la patronne du restaurant.

Ou bien les différentes intrigues s'emboîtent les unes dans les autres, à la manière des poupées russes. Le narrateur de A quiet Obsession ( Mayu kakushi no rei, le fantôme aux sourcils rasé) rapporte l'histoire vécue par un de ses amis, et qui elle même inclut un autre récit.
The Heartvine (Rukôshinso), la dernière nouvelle écrite par Kyôka et la plus belle du recueil, voit un vieillard et sa jeune cousine, se rendant au cimetière du temple, évoquer le souvenir de la femme qui s'est suicidée la nuit où lui-même, alors jeune homme, envisageait de mettre fin à ses jours. Ce conte repose également sur la confusion entre les différents personnages féminins, vivants ou morts, qui entretiennent tous une certaine ressemblance.

Cette complexité narrative est renforcée par de constantes références littéraires. On a vu plus haut que les voyageurs de Uta andon et A Quiet Obsession s'indentifient aux deux joyeux aventuriers de A pied sur le Tôkaidô. Par plaisanterie, ils prennent leur nom et cherchent à revivre les mêmes situations qu'eux. Et comme chaque personnage finit par figurer dans le récit de quelqu'un d'autre, il devient donc l'égal des héros dont il lit ou chante les aventures, leur écho et leur double. La geisha de Uta andon interprète ainsi une célèbre pièce de nô ressemblant étrangement à sa propre vie.

Les situations sont donc souvent improbables, romanesques et d'un érotisme cruel qu'on peut qualifier de "gothique":
La bouche ensanglantée d'une geisha venant de dévorer un oiseau à moitié cru, lors d'un repas de chasse improvisé en pleine forêt. Les prostituées jetées à la mer en pleine nuit par les employés d'un bordel, contraintes de crier comme des sirènes pour attirer d'éventuels marins.
La tache de naissance bleuâtre sur la peau d'une jeune femme, ressemblant à "l'ombre d'un sourcil rasé"...

Par cette distortion du réalisme, l'emploi d'une langue classique et de kanji rares, Kyôka s'inscrit contre le naturalisme à l'occidentale et le mouvement littéraire en vogue au Japon à la fin du 19e siècle, le Genbun-ichi, qui visait à apporter la littérature au plus grand nombre en reproduisant à l'écrit le langage parlé.
Et ce qu'il semble illustrer avec ses personnages happés par la fiction, finissant par vivre dans des paysages picturaux des aventures légendaires, c'est justement l'impossibilité fondamentale pour l'écriture d'être un miroir du réel. Une approche de la création littéraire étonnament actuelle pour un écrivain tenant la modernité à l'écart de ses récits, et un paradoxe faisant d'Izumi Kyôka un des auteurs japonais les plus intriguants que j'ai lus.

In Light of Shadows, Izumi Kyôka. University of Hawai'i Press. 2005. 180 p.


Prochaines critiques...: Je veux devenir moine zen!, Miura Kiyohiro / Jamais avant le coucher du soleil, Johanna Sinisalo.