mardi, juin 14, 2005
La Mer Regarde
dimanche, juin 12, 2005
This is a land of confusion
Cette confusion - celle de leur identité- les personnages de ce court roman, la vivent avec intensité et leurs tentatives extrêmes pour en sortir ne font que les replonger dans le chaos.
L'action se déroule dans le Kishû, péninsule au sud de l'île principale du Japon, région natale de l'auteur, une terre également extrême, entre montagne et mer, hostile aux hommes.
Ceux qui étaient enterrés sur ce flanc de montagne dominant le cap, depuis les temps les plus anciens, n'avaient eu pour eau à boire que celle des pluies et, privés de port pour amarrer les bateaux, n'avaient pu, bien que la mer fût à deux pas, se nourrir des produits de la pêche. Ils avaient survécu en défrichant et en cultivant les terres de la montagne. Dès leur plus jeune âge [...] les filles étaient envoyées aux quatre coins du pays pour garder les nourrissons.
Les personnages, ouvriers terrassiers, sont issus -comme Nakagami lui-même - des "Ruelles" (le buraku, quartier des parias de la ville). Les liens familiaux les unissant sont tellement enchevêtrés que le traducteur dresse une liste en préface, avec prénoms et liens de parenté. Ce qui donne l'impression que l'on va lire du théâtre, une tragédie, d'autant plus que Le Cap est présenté comme le premier volume d'une trilogie relatant un "parricide raté".
Mais la confusion de l'identité est surtout rendue par une particularité de la narration: le personnage principal n'est désigné que par le pronom "il" (kare en japonais). Son prénom, Akiyuki, n'apparait que dans les dialogues. Dès les premières lignes, il est difficile de comprendre à qui "il", "son", "lui" font référence... une perte et une quête de repères que nous avons en commun avec les personnages du roman, qui ne savent plus trop bien de qui ils sont le frère, le fils, la soeur ... Cela produit également un étrange effet de caméra subjective, nous partageons un point de vue unique, celui d'Akiyuki, ses pensées, son corps. Qu'il travaille la terre, qu'il sombre dans l'ivresse ou qu'il erre dans les lumières rouges du quartier de plaisirs, nous ne le quittons jamais.
A 24 ans, Akiyuki, qui est pris dans le réseau d'une famille recomposée à l'extrême, est obsédé par les liens du sang. Aussi bien ceux n'existant pas (rien ne le relie à son beau-père, son demi-frère) que ceux qui l'unissent à un père biologique qu'il exècre. Ce dernier incarne une sexualité animale, dépravée, un possible héritage qui hante Akiyuki. Pour y échapper, il s'absorbe dans son travail de terrassier, purement physique, au coeur d'une nature pour laquelle il éprouve des sentiments contradictoires. En s'y fondant, il pourrait se débarrasser du poids de l'identité, de l'hérédité et de la descendance, de son propre nom.
A sa gauche, un arbre isolé au coin du passage à niveau faisait doucement trembler ses feuilles. Il me ressemble, pensa-t-il. Il ne savait pas de quel arbre il s'agissait, ne voulait d'ailleurs pas le savoir. Sans fleur ni fruit, il se contentait de déployer ses feuilles en direction du jour et de remuer au vent. C'était bien ainsi, se dit-il. Inutile de porter des fleurs et des fruits, d'avoir un nom.
Mais malgré cette simplicité apaisante ( "il n'y avait pas de méandres dans la terre comme dans le coeur des hommes" ) tout dans la nature le ramène à cette sexualité qui le tenaille.De la terre qu'il travaille à coups de pioche et de hanche, au Cap lui-même, qui s'enfonce dans la mer comme un "fer de flèche" . Il étend le caractère qu'il prête à son père à son environnement entier:
Tout lui inspirait le dégoût: cette terre prise entre les montagnes, la rivière et la mer, les gens qui y vivaient comme des larves, comme des chiens.
Alors que les membres de sa famille s'apprêtent à célébrer le service funéraire anniversaire du premier époux de la mère d'Akiyuki, un meurtre fait tout basculer dans le désastre et la folie. Pris dans l'enchaînement de ces événements, emporté par sa haine, Akiyuki se venge de son père, de sa famille entière, de cette confusion qui l'oppresse, en "perpétrant une atrocité" ou plutôt "en se l'imposant à lui-même". Un acte d'une violence viscérale qui le fait sombrer dans l'animalité redoutée, mais aussi une sorte de renaissance, de baptême, qui lui permettra d'affirmer son identité. Il apparaîtra d'ailleurs sous son nom complet, Takehara Akiyuki, dans les romans suivants.
Destin inéluctable, liens du sang, inceste, Le Cap évoque la tragédie grecque, le mythe universel du meurtre du père. Mais il a en même temps un aspect documentaire, car la tragédie est aussi sociale. Tout est joué d'avance dans cette société de castes, avec ses intouchables, les burakumin, ses barrières infranchissables, où "La fille d'une prostituée devenait prostituée à son tour. Elevé dans une famille de terrassiers, on se faisait terrassier. "
Bien que la narration, fluide et intense, sans la coupure de chapitres, soit radicalement différente, Le Cap m'a aussi fait penser, par les thèmes évoqués (nature fortement sexuée, poids de l'hérédité), au roman naturaliste et en particulier à La Terre, de Zola.
Le Cap (Misaki), Nakagami Kenji, 1976. Picquier Poche, 156 p.
prochaine critique: In Light of Shadows, Izumi Kyôka.
en cours... : Cooking with Fernet-Branca (qui n'est pas un livre de recettes, quoique...), James Hamilton-Patterson / Hergé, Pierre Assouline.
dimanche, juin 05, 2005
Au fil des énigmes
Et en effet ses personnages s'interrogent sur le tour qu'a pris ou que pourrait prendre leur vie, se sentent comme en décalage. Ainsi les trois amis de la nouvelle éponyme "Petits malentendus sans importance", dont le destin va être infléchi par une erreur d'inscription en fac. Le narrateur de "Rébus" ou l'homme de main de "La relève de la garde" qui, à la faveur d'une éphémère rencontre amoureuse, entrevoient ce qui aurait pu être et ne sera jamais. D'autres tentent d'imposer à ce destin plus de cohérence, de le rectifier: la petite fille des "Charmes" cherchant à venger son père assassiné, le voyageur des "Trains qui vont à Madras" , ancien prisonnier des camps nazis, qui part en Inde "refermer le cercle de la vie" en tuant son bourreau. Ou bien l'acteur vieillissant de "Cinéma" jouant dans le remake d'un film qui fit sa gloire, et qui essaie d'en modifier le scénario, d'empêcher cette fois le départ de la femme qu'il aime.
La vie est pour eux une vaste énigme, un jeu dont le sens et le but leur échappent. Comme le gangster de "La relève de la garde", obéissant aux ordres compliqués d'une organisation criminelle; le narrateur adolescent des "Charmes" qui participe, sans les comprendre, aux rituels magiques de sa romanesque cousine; le restaurateur de vieilles voitures de "Rébus", qu'une mystérieuse comtesse menacée de mort entraîne dans une course-poursuite à travers la France puis qui disparaît sans lui laisser la clé de l'énigme. Désemparé, il ne lui reste plus qu'à faire appel à la sagacité d'un autre:
"Ainsi de temps en temps, rarement, devant un verre, je soumets l’énigme à un ami, je lui dis : je te propose de déchiffrer un rébus, voyons si tu y parviens" .
Cet autre, c'est le lecteur, qui est invité à "combler les vides entre les choses, à reconstituer une totalité". Car qu'est-ce que lire sinon combler les brèches, tisser du sens ?
Ce que fait l'universitaire arriviste de "La Rancoeur et les Nuages" qui rédige un article sur un poète hermétique : "pour lui qui les lisait, [les mots] ne contenaient aucun mystère, ils étaient clairs comme de l'eau, il se sentait en possession de la clef, pouvait les attraper et les tenir tous dans la paume de sa main, jouer avec eux comme avec les lettres en bois d'un alphabet pour enfant. Il sourit [...]. Le vrai poète, c'était lui, il le sentait."
Des personnages pirandelliens donc que l'écrivain abandonne au lecteur. A lui de parachever la création en assemblant les pièces ... et de savoir ce que renferme l'éléphant d'argent sur le capot d'une Bugatti Royale, les pages d'un inestimable manuscrit livré aux flammes par la veuve d'un écrivain célébré ("En attendant l'hiver"), d'imaginer pourquoi la soeur d'un écrivain mourant nourrit à son égard une telle haine ("Chambres").
Les récits elliptiques me plaisent et ici les zones d'ombre ne manquent pas. Dommage que que l'écriture de Tabucchi, érudite et sophistiquée (nombreuses références à Calderón, Machado, Henry James, Kipling, Baudelaire) manque de simplicité et que la description psychologique des personnages en soit parfois redondante, alourdie.
La nouvelle la plus réussie est à mon sens "Any where out of the world", bien qu'elle soit placée sous l'ombre "tutélaire" du Spleen de Paris (Baudelaire n'étant pas vraiment my cup of tea). Récit envoûtant non pas pour le piège existentiel (un peu convenu) qui se referme sur le narrateur, mais pour la description à la fois réaliste et rêveuse d'une Lisbonne crépusculaire.
Une nouvelle empreinte, comme les dix autres, de saudade, terme portugais désignant une nostalgie diffuse et douce - Tabucchi, professeur de littérature portugaise et traducteur de Pessoa, partage sa vie entre Florence, Paris et Lisbonne (heureux veinard...). Mais cette mélancolie évoque aussi l'univers de ses compatriotes Paolo Conte et Ettore Scola (Le Bal, la Famille)... Stations balnéaires hors-saison, voitures anciennes aux courbes de femme assise, visages émouvants d'actrices disparues, photos jaunies, gramophones grinçants... une ambiance très rétro qui a son charme mais qui, à hautes doses, se révèle un peu douceâtre à mon goût.
Petits malentendus sans importance (Piccoli Equivoci Senza Importanza), Antonio Tabucchi, 1985, collection 10/18, 192 p.
vendredi, juin 03, 2005
Bébés français morfales, bébés nippons haikistes
Entre 10 et 18 mois les bébés français produisent en moyenne 64% de noms pour 24% de verbes. Petite particularité, leur attirance précoce pour la table: 15% de leur lexique se rapporte à la nourriture contre 4 à 6% chez les Suédois, les Américains ou les Japonais! Pour les bébés nippons, très sensibles à la poésie, le nuage, la feuille, le soleil et la lune sont des muses bien plus stimulantes pour l'imaginaire que le pain ou le jambon.
Bon, nous ne serons jamais de bons haikistes puisque tout se joue au berceau, ok!
Mais il n'y a pas d'incompatibilité entre évocation de la nourriture et poésie! J'en veux pour preuve ce très beau passage de Virgile (Première Bucolique) , qui tient presque du haiku dans sa capture concise de l'instant:
Reste encore cette nuit. Dors là tout près de moi
Sur ce feuillage frais. Nous aurons de bons fruits,
Fromage en abondance et de tendres châtaignes.
Vois: au loin déjà les toits des fermes fument
Et les ombres des monts grandissent jusqu'à nous.
Prochainement...: critiques de Tabucchi, Nakagami Kenji, Izumi Kyôka...
vendredi, mai 27, 2005
Cups and noodles
'Cole slaw', I read. 'Oriental Bean Sprout Salad. Chicory and Beetroot Salad. Wilted Greens. Western Salad. Caesar Salad ' He lifts his head a little. I go on. 'Four servings. For this famous recipe from California, leave: 1 clove garlic, peeled and sliced, in 3/4 cup olive oil: none other'.
'Cup', he repeats. By which he means he doesn't like the way Americans give measures in cups, any fool knows how the size of a cup can vary. He's always been like that, very precise. If he was cooking and a recipe said. "Take two or three spoonfuls of something', he'd get ratty because he'd want to know if two was right or three was right, they can't both be right, can they, Viv, one must be better than the other, it's logical.
Je commence à lire. " Coleslaw. Salade asiatique aux germes de soja. Salade d'endives et de betteraves. Salade d'épinards. Salade Western. Salade Caesar". Il relève un peu la tête. Je poursuis. " Célèbre recette californienne. Pour quatre personnes : ajouter 1 gousse d'ail pelée et émincée à 3/4 de tasse d'huile (d'olive exclusivement)."
"Tasse" , répète-il. Il exprime ainsi son agacement face à la manière qu'ont les Américains de mesurer en tasses car n'importe quel crétin sait à quel point la taille d'une tasse peut varier. Il a toujours été comme ça, d'une grande précision. Lorsqu'il cuisinait, il se mettait en rogne si une recette indiquait "Ajouter deux ou trois cuillerées de quelque chose" , car il fallait qu'il sache laquelle, de deux ou de trois, était la bonne quantité. Ce n'est pas possible, Viv, il y en a forcément une qui est plus juste que l'autre, c'est logique.
Prochainement...: critiques de Tabucchi, Nakagami Kenji, Izumi Kyôka...
lundi, mai 16, 2005
The Lemon Table
Onze nouvelles ayant pour thème le vieillissement, cela peut sembler à priori rébarbatif mais il n'en est rien pour The Lemon Table, de Julian Barnes.
Romancier assez prolifique, il ne s'agit ici que de son deuxième recueil de nouvelles. Avec celui-ci, qui vient de paraître en poche chez Picador (mais pas encore traduit en français), on découvre pourtant un nouvelliste hors pair, qui navigue avec aisance entre divers genres (fiction, monologue, biographie romancée, récit épistolaire), d'une époque, d'un milieu, d'un lieu à l'autre(de la banlieue de Londres des années 60 aux rives d'un lac suédois au 19e siècle). Une virtuosité de l'écriture qui n'a rien de l' exercice de style, mais qui permet onze approches différentes , toutes en précision, intelligence et humour , du même thème.
La vie d'un homme qui défile, en trois visites, à des âges différents, chez le coiffeur ("A Short History of Hairdressing") . Une histoire d'amour impossible dont les protagonistes décident de mettre dorénavant leur coeur en hibernation ("The Story of Mats Israelson"). Les rencontres de deux vieilles amies dans une cafétéria américaine, et les souvenirs qu'elles égrènent, entre illusions et secrets inavouables ("The things you know"). Les virées annuelles à Londres d'un officier en retraite ("Hygiene"). Le dernier amour de Tourgueniev pour une jeune actrice ("The Revival"). La croisade lancée par un amateur de concerts classiques contre les spectateurs trop bruyants ("Vigilance")....
Nostalgie résignée ou amère d'une jeunesse et d'amours perdues, dégradation physique et mémoire en déroute, tentative de stopper la fuite du temps, aléas du désir, manies qui s'installent, illusions qui se dissipent... tout cela est évoqué sans que The Lemon Table verse dans le pathos. Car la gravité se double presque toujours d'humour (selon les nouvelles, décliné en ironie douce ou plus acide, comique réaliste, auto-dérision, tragi-comique, commentaire de biographe irrévérencieux) , comme ultime moyen de défense, de distanciation, contre les maux évoqués plus haut.
The Lemon Table s'ouvre par une des nouvelles les plus amusantes du recueil: "A Short History of Hairdressing", où une visite chez le coiffeur s'apparente à une séance de torture:
Now the torturer-in-chief had the clippers out. That was another bit Gregory didn’t like. Sometimes they used hand-clippers, like tin-openers, squeak grind squeak grind round the top of his skull till his brains were opened up. But these were the buzzer-clippers, which were even worse, because you could get electrocuted from them. He’d imagined it hundreds of times. The barber buzzes away, doesn’t notice what he’s doing, hates you anyway because you’re a boy, cuts a wodge off your ear, the blood pours all over the clippers, they get a short-circuit and you’re electrocuted on the spot. Must have happened millions of times. And the barber always survived because he wore rubber-soled shoes.
Traduction maison:
Le tortionnaire en chef brandissait à présent la tondeuse. Encore un truc que Gregory n’aimait pas. Ils se servaient parfois de tondeuses mécaniques ressemblant à des ouvre-boîtes, comme pour découper le sommet de son crâne - scrouik scrouik scrouik - et mettre son cerveau à nu. Mais il s’agissait ici d’une tondeuse électrique, ce qui était encore pire, car on pouvait se faire électrocuter. Il avait imaginé la scène des centaines de fois. La tondeuse bourdonne, le coiffeur ne fait pas attention à ce qu’il fait, de toutes façons il vous déteste parce que vous êtes un jeune garçon, il vous tranche un gros bout d’oreille, le sang se répand sur la tondeuse, elle fait court-circuit et vous êtes électrocuté sur le champ. Ca avait du se produire des millions de fois. Et le coiffeur, lui, avait toujours survécu parce qu’il portait des semelles en caoutchouc.
Le recueil se clôt de façon plus sombre avec "The Silence", qui évoque les derniers moments du compositeur Sibelius. Ici point de tentative d'échapper à l'inévitable, mais au contraire désir de s'assoir à la "Lemon table" , table d'un café berlinois où il est obligatoire de parler de la mort (dont le citron est le symbole dans la Chine ancienne). Et aspiration du musicien, et de l'homme usé, au silence final.
When music is literature, it is bad literature. Music begins where words cease. What happens when music ceases? Silence. All the other arts aspire to the condition of music. What does music aspire to? Silence. In that case, I have succeeded. I am now as famous for my long silence as I have been for my music.
en cours...: Kendo, la voie du Sabre ou la révolution du savoir-être, Pierre Delorme (trèèèès agaçant) / Le Cap, Nakagami Kenji.
mercredi, mai 04, 2005
Rêves éveillés
Quand j'ai découvert Miyazawa Kenji il y a quelque temps, j'ai particulièrement aimé la nouvelle Place de Pollanno, où le narrateur et ses amis parcourent les champs par les nuits d'été, à la recherche d'une fête mystérieuse, dont ils ne perçoivent que les échos et la lueur à l'horizon. Cette quête nocturne m'a fait penser à un passage chez Murakami Haruki, dans Les Amants du Spoutnik. Le narrateur vient d'arriver sur une petite île grecque , où sa fantasque amie Sumire a disparu de façon inexplicable. Une nuit, il est réveillé par une musique étrange qui semble provenir du sommet d'une colline inhabitée.
Voici d'abord l'extrait de Miyazawa Kenji:
Nous marchâmes sans mot dire au travers de ces champs qui étaient striés de bandes innombrables, comme un tissu étrangement rayé, dans la direction d'où réellement une lumière bleu pâle rayonnait à profusion. [...]Soudain, de l'autre côté des champs voilés de bleu, se firent entendre des vibrations paisibles qui ressemblaient à des sons de violoncelle ou de basse.
"Voilà, c'est ça!"
Fazello frappa ma main. Moi aussi, je tendis l'oreille, immobile. La musique tranquille, sereine, résonnait comme un murmure. Je restais frappé de stupeur, me demandant d'où elle provenait. Elle pouvait venir du sud comme de l'ouest ou du nord, ou bien de là où nous étions partis... pensais-je à l'écoute de ces sons qui vibraient avec bonheur, certains dans les aigus, d'autres dans les graves et qui semblaient jaillir de l'intérieur même de la terre.
En outre, on aurait dit qu'il n'y en avait pas un ou deux, mais bien davantage. Parfois ils disparaissaient ou ils s'entrelaçaient en se recomposant. On ne pouvait rien en dire.
[...]
Nous nous remîmes en route. Tout à coup, nous entendîmes des crissements aigus: c'étaient des scarabées cerf-volants couleur d'acier dont les ailes cliquetaient en sons métalliques, comme si elle se tendaient dans l'air.
Se mêlaient à ces bruits secs les harmonies de vrais instruments de musique et par intermittences un brouhaha de voix humaines qui s'évanouissait parfois.
Peu après Fazello s'arrêta d'un coup, il saisit mon bras et pointa le doigt vers l'ouest à la limite des champs. A mon tour je scrutai cette direction, et à trop me frotter les yeux, j'en titubai un peu. Là-bas, sept ou huit arbres dont on ne pouvait reconnaître l'espèce s'éclairaient, bleutés et scintillants - c'était comme si la lumière irradiait de leur corps même, et le ciel en était, semblait-il, plus lumineux, d'une matière indéfinissable.
Puis Murakami Haruki:
Je décidai de marcher dans la direction des sons. J'avais envie de savoir d'où ils arrivaient exactement, et qui les produisait. Ayant déjà emprunté le sentier qui menait au sommet de la colline pour me rendre à la plage, je ne risquais guère de me perdre. Je verrais bien jusqu'où je pourrais aller.
Comme la lune éclairait brillamment le sentier, je n'avais aucun mal à avancer. la lumière vive dessinait des ombres aux contours compliqués entre les rochers, teignait la terre de couleurs improbables. Chaque fois que les semelles de mes baskets écrasaient un caillou, le son résonnait, amplifié, de façon peu naturelle. Au fur et à mesure de mon avancée, la musique se faisait plus claire. Elle venait bien de là-haut. Je distinguai les notes d'un instrument à percussion indéterminé, ainsi que d'un bouzouki, d'un accordéon et d'une flûte. Peut-être y avait-il une guitare aussi - mais pas de chants, pas de cris scandant la musique. Juste cette dernière qui continuait sans trêve, à un rythme détaché, presque monocorde.
J'étais partagé entre mon désir, de plus en plus vif, d'assister à cet étrange concert et le sentiment qu'il valait peut-être mieux que j'en reste éloigné. Une curiosité difficile à réprimer et une crainte instinctive se mêlaient en moi.
J'ai rarement lu des pages d'où émane une telle atmosphère de mystère et de magie, et où l'excitation mêlée d'appréhension des personnages, comme ensorcelés, est aussi bien rendue.
Ces deux auteurs excellent dans l'évocation du rêve éveillé, de mondes où la frontière se brouille entre réalisme et fantastique, état d'éveil et songe.
Miyazawa Kenji, Traversée de la neige, Le Serpent à Plumes coll. motifs
Murakami Haruki, Les Amants du Spoutnik, 10/18.